La méthode Simon Lavaud : greffer les cycadales sur Cycas revoluta pour cultiver l’impossible

Tous les collectionneurs de cycadales connaissent cette frustration. Vous découvrez les Cycas bleus d’Australie — Cycas couttsiana, Cycas cairnsiana, Cycas cupida — avec leur feuillage d’un bleu argenté à couper le souffle. Vous en achetez un (ou vous semez ses graines). Vous le choyez. Et vous le regardez dépérir. Croissance quasi nulle. Feuilles qui jaunissent. Puis un matin d’hiver, le caudex est mou. Le diagnostic tombe : pourriture racinaire. La plante est perdue.

Simon Lavaud, pépiniériste français spécialiste des cycadales, à la tête de la pépinière Cycadales (cycadales.eu), a mis au point une solution pratique pour ces plantes : le greffage de ces espèces difficiles sur un porte-greffe de Cycas revoluta. Dans les descriptions des plantes greffées qu’il vend, Lavaud indique qu’elles poussent cinq fois plus vite que les plantes non greffées et qu’elles tolèrent la pourriture hivernale comme le Cycas revoluta lui-même, tout en prévenant que le porte-greffe ne leur transmet pas sa rusticité au froid.

Le problème : pourquoi les Cycas australiens échouent chez nous

Les Cycas bleus australiens proviennent du Queensland tropical et subtropical, où les étés sont longs, torrides et humides, et les hivers chauds et secs. Même dans les meilleures conditions que la France peut offrir, les obstacles s’additionnent :

Un déficit de chaleur chronique. Les étés français sont trop courts et trop frais, même sur la Côte d’Azur. Le Var et les Alpes-Maritimes offrent certes de belles températures estivales, mais, comme le note Simon Lavaud dans sa note de 2021, les températures de l’habitat de ces Cycas, qui ne descendent jamais sous 10 °C et approchent ou dépassent 30 °C le jour une bonne partie de l’année, sont rarement atteintes plus de trois mois par an sous les climats européens. La vallée du Rhône et le littoral languedocien ont les températures mais pas la durée. Et au nord de Lyon, l’été est un bref intermède dans un climat fondamentalement tempéré. Les plantes accumulent trop peu de degrés-jours de croissance, et leur métabolisme — déjà lent pour des cycadales — tourne au ralenti.

La pourriture racinaire : le tueur silencieux. C’est la cause de mort numéro un. Les racines des Cycas australiens se sont développées pour des substrats chauds et parfaitement drainés, qui ne connaissent jamais l’humidité froide prolongée. En France, même sous serre, la combinaison de températures hivernales basses et d’un substrat qui reste humide pendant des jours déclenche des infections à Phytophthora et Fusarium. Les racines cèdent, le caudex ramollit, la plante meurt.

Le problème est aggravé par notre climat hivernal humide. Sur le littoral méditerranéen, les pluies d’automne et d’hiver (octobre à mars) saturent les substrats en pot pendant des semaines. Sur la façade atlantique — Bordeaux, le Pays basque, la Bretagne sud — l’humidité hivernale est quasi permanente. Et dans les serres du Nord, de Belgique et de Suisse romande, la combinaison froid + humidité + faible luminosité crée les conditions parfaites pour le développement fongique.

Le cercle vicieux. Une plante qui pousse lentement développe moins de racines. Moins de racines signifie moins de résilience. Moins de résilience signifie plus de vulnérabilité au pourrissement. Plus de pourrissement ralentit encore la croissance. Sur leurs propres racines, beaucoup de Cycas australiens en France sont enfermés dans un déclin lent qui se fait passer pour de la simple stagnation.

La solution : un porte-greffe de Cycas revoluta

L’idée de Simon Lavaud est simple. Selon lui, le porte-greffe Cycas revoluta est parfaitement adapté au climat européen, et les plantes greffées sont tolérantes à la pourriture hivernale comme le revoluta : « pas besoin de se soucier de trop arroser quand les températures baissent ». Sa note de 2021 sur la culture des Cycas australiens en climat européen explique pourquoi c’est décisif : arroser un Cycas australien sur ses propres racines quand il fait frais expose à un risque très élevé de pourriture racinaire.

En greffant un sujet tropical (l’espèce désirée, le greffon) sur un porte-greffe de Cycas revoluta, on donne au greffon accès à un système racinaire parfaitement adapté aux conditions qu’il devra affronter. Le greffon apporte la beauté — le feuillage bleu de Cycas couttsiana, les feuilles argentées de Cycas siamensis « Silver » — tandis que le porte-greffe fournit le moteur : des racines robustes, résistantes à la pourriture, capables d’absorber eau et nutriments avec efficacité même en conditions médiocres.

Ce que rapporte Simon Lavaud

Simon Lavaud décrit les avantages de la greffe dans les fiches des plantes greffées proposées sur cycadales.eu (pages consultées le 24 octobre 2026). Il ne précise pas comment les comparaisons ont été faites : ses chiffres sont des observations de pépiniériste, et non les résultats d’un essai publié.

Croissance plus rapide. Selon Lavaud, les plantes greffées poussent cinq fois plus vite que les non greffées. Pour montrer ce qu’elles peuvent devenir en conditions optimales, certaines de ses fiches présentent les photos d’une plante greffée de sa collection, plus âgée de deux ans que celle mise en vente.

Tolérance à l’humidité hivernale. Lavaud écrit que les plantes greffées sont tolérantes à la pourriture hivernale comme le revoluta. Sur leurs propres racines, ajoute-t-il, les Cycas australiens sont presque impossibles à cultiver en climat européen, même en Italie ou en Espagne : dans le meilleur des cas, ils survivent mais poussent extrêmement lentement, et en pleine terre ils pourrissent à cause des pluies hivernales.

Simplicité d’entretien. Lavaud présente les plantes greffées comme très faciles de culture et conseille de les cultiver comme un Cycas revoluta, en précisant que les meilleurs résultats s’obtiennent en conditions chaudes et humides, dans un substrat riche mais drainant.

Les espèces proposées greffées

Lors de la consultation du 24 octobre 2026, le catalogue de Simon Lavaud proposait des plantes greffées de Cycas couttsiana, de Cycas siamensis « Silver », de Cycas cairnsiana, de Cycas arnhemica et de Cycas candida, toutes sur porte-greffe Cycas revoluta et livrées en pot de 3 litres. Deux d’entre elles sont décrites plus en détail :

Cycas couttsiana — que Lavaud décrit comme l’un des Cycas les plus bleus d’Australie, venu d’un habitat aux saisons marquées et aux températures élevées. Sa note de 2021 le range parmi les espèces australiennes « difficiles » en culture européenne.

Cycas siamensis « Silver » — une plante de Thaïlande dont les feuilles matures sont, écrit Lavaud, recouvertes d’un fin duvet blanc qui leur donne un aspect argenté. Il la décrit comme difficile de culture et extrêmement lente, même en Thaïlande, et presque impossible à cultiver en climat européen sur ses propres racines.

Ni la note de Lavaud ni son catalogue n’affirment que tout Cycas peut être greffé sur Cycas revoluta : les espèces ci-dessus sont simplement celles qu’il propose greffées. D’autres espèces australiennes que sa note de 2021 classe en difficulté « moyenne », comme Cycas ophiolitica (qui, précise-t-il, tolère des conditions un peu plus fraîches) et Cycas media, ne figuraient pas parmi les plantes greffées de son site lors de la consultation.

Les limites — ce que la greffe ne résout pas

L’honnêteté sur les limites est essentielle. Simon Lavaud en dresse lui-même la liste, et tout cultivateur qui envisage cette approche doit en comprendre les contraintes :

Aucun transfert de résistance au froid. Lavaud l’écrit clairement : le porte-greffe ne transmet pas sa rusticité au froid, et il faut donc garder la plante hors gel. Pour ses Cycas australiens greffés, il indique que les plantes peuvent tolérer quelques heures à −1/−2 °C si les températures remontent rapidement ensuite, mais qu’il vaut mieux les garder hors gel. Pour le jardinier français, on peut en tirer les repères généraux suivants, qui ne viennent pas de Lavaud :

  • Côte d’Azur et littoral méditerranéen : hivernage sous abri léger (véranda fermée, serre froide non chauffée) suffisant la plupart des années. Attention aux vagues de froid exceptionnelles (type épisode de janvier 2012 ou de janvier 1985) qui peuvent geler même les abris non chauffés. Un chauffage d’appoint permettra de maintenir +5°C au plus bas.
  • Littoral atlantique sud (Bordeaux, Pays basque) : serre froide hors-gel d’octobre à avril. L’humidité hivernale constante impose un abri même si les températures restent douces.
  • Vallée du Rhône et arrière-pays méditerranéen : serre hors gel indispensable. Le mistral et les gelées nocturnes de décembre à février sont incompatibles avec le feuillage tropical du greffon.
  • Moitié nord de la France, Belgique, Suisse romande : serre chauffée obligatoire. Les températures hivernales (−5 à −15 °C) tuent le greffon même si le porte-greffe survit. Un éclairage horticole d’appoint est recommandé pour compenser la faible luminosité hivernale.

Production de rejets par le porte-greffe. Selon Lavaud, le porte-greffe Cycas revoluta a tendance à rejeter, et il faut couper les rejets assez fréquemment. C’est une opération d’entretien récurrente, pas ponctuelle.

Apports de fer. Lavaud rappelle que le Cycas revoluta est gourmand en fer et conseille d’appliquer aux plantes greffées du chélate de fer (ou du sang séché) au moins deux fois par an.

Des plantes de serre. Les plantes greffées que propose Lavaud sont élevées en serre et livrées en pot, et il prévient qu’il ne faut pas les mettre en plein soleil avant de les avoir acclimatées. Il ne donne aucun résultat pour des plantes greffées cultivées en pleine terre : il ne faut donc pas supposer qu’une plante greffée installée au jardin se comportera de la même façon.

Le principe de la greffe

Le greffage des cycadales suit les mêmes principes fondamentaux que la greffe des arbres fruitiers ou des conifères d’ornement : un greffon (une section de l’espèce désirée contenant le point végétatif) est uni à un porte-greffe (le système racinaire d’une espèce compatible) de sorte que les tissus vasculaires fusionnent et que le greffon croisse sur les racines du porte-greffe. Simon Lavaud ne publie pas son propre protocole de greffe : ce qui suit est le principe général, et non la description de sa méthode.

L’approche générale consiste à sélectionner un porte-greffe Cycas revoluta sain et bien établi (les plantes greffées que propose Lavaud reposent sur des porte-greffes d’environ 5 à 8 cm), préparer le greffon à partir d’une jeune plante ou d’un rejet de l’espèce souhaitée, réaliser des coupes franches pour exposer le tissu vasculaire des deux parties, les assembler en assurant un contact étroit et une ligature ferme, puis maintenir la plante greffée en conditions chaudes et humides jusqu’à ce que l’union cicatrise et qu’une nouvelle croissance apparaisse — typiquement plusieurs mois.

La technique demande de la pratique, de la patience, et l’acceptation d’un taux d’échec — toutes les greffes ne prennent pas. Les débutants doivent s’attendre à une courbe d’apprentissage et devraient commencer avec du matériel de faible valeur.

Ce que ça change pour les collectionneurs francophones

La France abrite une communauté de passionnés de cycadales parmi les plus actives d’Europe. Des Jardins exotiques de Menton aux collections privées de la Côte d’Azur, des jardins botaniques de Montpellier, de Marseille et de la Villa Thuret à Antibes aux amateurs de la façade atlantique qui repoussent chaque année les limites de la rusticité, les cycadales ont un public fidèle et enthousiaste.

Mais les Cycas bleus australiens restent parmi les plus difficiles : selon Lavaud lui-même, leur culture est possible en Europe mais délicate, et leur croissance lente. La greffe pourrait changer la donne : si les plantes greffées se comportent comme il l’annonce, un collectionneur disposant d’une serre, sur la Côte d’Azur comme en Belgique ou en Suisse romande, peut espérer cultiver ces espèces dans de bonnes conditions. Les données publiées ne permettent pas encore d’en juger sur le long terme.

En Belgique, les collectionneurs du Brabant wallon et des Flandres — où les serres tropicales sont une tradition horticole ancienne héritée des grandes collections coloniales — trouveront dans cette technique un moyen d’élargir leur palette au-delà des classiques revoluta et zamia. En Suisse romande, les jardins de la Riviera lémanique (Montreux, Vevey) et les collections genevoises peuvent bénéficier du même apport, avec le recours à une serre tempérée en hiver.

Pour les collectionneurs soucieux de conservation, un avantage supplémentaire : les plantes greffées d’espèces rares croissent plus rapidement et avec plus de succès, ce qui réduit la pression sur la collecte en milieu naturel et augmente la population ex situ de taxons menacés. Un Cycas couttsiana greffé et florissant dans une serre provençale est une petite contribution à la survie d’une espèce sous pression dans son habitat australien.

Où se procurer des plantes greffées

Simon Lavaud présente ses Cycas greffés comme les premiers proposés à la vente, en exclusivité dans sa pépinière Cycadales. Chaque plante est accompagnée d’une fiche de culture : https://cycadales.eu. Sa note de 2021 sur les bases de la culture des Cycas australiens en climat européen traite de leur habitat, du substrat, de l’arrosage et de la fertilisation : https://cycadales.eu/wp-content/uploads/2021/04/Bases-de-la-culture-des-Cycas-australiens.pdf

Pour approfondir la culture des cycadales — fiches espèces, conseils de culture, diagnostic des problèmes — consultez notre section dédiée aux Cycas et autres cycadales sur ce site.