Euphorbia erythrea

Il existe dans le genre Euphorbia des noms que l’on ne rencontre jamais dans les flores et partout chez les vendeurs. Euphorbia erythrea en fait partie. Sous cette étiquette, ou sous ses variantes erythraea, eritrea et erythraeae, circulent depuis des décennies de grandes euphorbes candélabres, presque toujours panachées de crème et de vert bleuté, vendues comme plantes d’intérieur architecturales. Aucun de ces noms ne correspond à une espèce acceptée. Derrière eux se cachent en réalité deux espèces bien réelles, une confusion d’homonymes vieille d’un siècle, et un nom illégitime au sens du Code de nomenclature. Cette page existe précisément pour démêler tout cela.

Comment reconnaître Euphorbia erythrea ?

Il n’y a pas de plante à décrire sous ce nom, mais un type de plante à identifier : ce que les vendeurs proposent sous cette étiquette est presque toujours une grande euphorbe arborescente à tiges anguleuses, épineuses, panachée de crème et de vert bleuté.

Deux espèces se partagent ces plantes, et le premier réflexe utile est de savoir laquelle on a devant soi.

Euphorbia ammak ‘Variegata’ est de loin la plus répandue. Ses tiges portent le plus souvent quatre angles, parfois cinq, avec des arêtes ailées bordées de dents incurvées espacées d’environ 1 cm. Les épines sont géminées, courtes, jusqu’à 1 cm, portées par des boucliers triangulaires disposés séparément le long de l’arête. La teinte de fond, sous la panachure, est bleutée. L’espèce est originaire de l’ouest de l’Arabie saoudite et du nord du Yémen.

Euphorbia abyssinica, à laquelle POWO rattache formellement le nom erythraeae, est une euphorbe arborescente de la Corne de l’Afrique. Ses branches sont étranglées en segments d’environ 15 cm, le nombre de côtes est variable, souvent quatre sur les rameaux terminaux mais fréquemment davantage sur les branches principales, et les boucliers épineux, triangulaires et devenant liégeux avec l’âge, sont tantôt séparés tantôt presque jointifs. La teinte de fond est un vert olive plus sombre.

Dans les deux cas, la moindre blessure libère un latex blanc abondant et fortement irritant.

Sur un sujet panaché, la lecture des caractères est plus délicate, la panachure masquant partiellement la couleur de fond. Le décompte des côtes sur les branches principales et l’aspect des boucliers épineux restent les indices les plus utilisables.

Hybrides

Aucun hybride n’est en cause ici, contrairement à ce que la profusion des noms pourrait laisser croire. La question est nomenclaturale et commerciale, pas biologique.

Ce qui circule réellement, c’est un cultivar panaché, et là encore l’étiquetage est fautif. Les mentions Euphorbia erythrea f. variegata, Euphorbia abyssinica var. erythraeae ‘Variegata’ ou Euphorbia erythraea variegata n’ont aucune valeur nomenclaturale. La forme panachée de Euphorbia ammak se désigne correctement Euphorbia ammak ‘Variegata’, avec des guillemets simples, puisqu’il s’agit d’un cultivar horticole et non d’un taxon botanique.

Comme toute plante panachée, ces sujets disposent de moins de tissu chlorophyllien que le type : leur croissance est plus lente et les zones claires brûlent plus facilement au soleil direct.

Confusion avec d’autres espèces

C’est ici tout le sujet, et la confusion se joue sur trois plans.

Le premier est celui des deux espèces déjà citées. La question a été débattue sur les forums spécialisés anglophones : l’hypothèse d’une forme panachée de Euphorbia erythraea y est mentionnée, mais les intervenants relèvent qu’elle n’est reprise que par de rares sites, tandis que l’identification en forme panachée de Euphorbia ammak est retenue par une nette majorité de sources. La littérature nomenclaturale, elle, ne connaît pas Euphorbia erythraea comme nom d’une euphorbe candélabre.

Le deuxième plan est celui de l’étiquette Euphorbia candelabrum erythrea, que l’on rencontre chez certains détaillants et qui associe deux noms sans rapport, Euphorbia candelabrum étant une espèce d’Afrique orientale bien distincte. Ces fiches commerciales sont souvent incohérentes jusque dans la description, certaines attribuant à ces plantes un feuillage persistant lancéolé qu’aucune euphorbe candélabre ne possède.

Le troisième plan, le plus profond, est celui de l’homonymie entre deux noms latins presque identiques mais de sens opposés, traité dans la section suivante.

Pour l’acheteur, la conclusion pratique est simple : une plante étiquetée Euphorbia erythrea est très probablement Euphorbia ammak ‘Variegata’, et il faut vérifier ses caractères plutôt que se fier au nom.

Taxonomie

Trois noms, trois histoires, et une seule racine de confusion.

Euphorbia erythraea Hemsl., publiée dans le Journal of the Linnean Society, Botany 26 : 412 (1891), est un nom légitime. Il désigne une plante d’Asie orientale, aujourd’hui traitée par POWO comme un synonyme de Euphorbia sieboldiana, une espèce herbacée qui n’a évidemment rien à voir avec les euphorbes candélabres. L’épithète est généralement rapportée au grec erythros, rouge.

Euphorbia abyssinica var. erythraeae A.Berger, publiée dans les Sukkulente Euphorbien en 1907, désigne en revanche bien une euphorbe arborescente africaine. Son épithète ne renvoie pas au rouge mais à l’Érythrée, d’où provenaient les plantes décrites.

Euphorbia erythraeae (Berger) N.E.Br., publiée dans la Flora of Tropical Africa 6(1) : 596 (1912), élève cette variété au rang d’espèce. POWO l’annote nom. illeg. homonym. post., c’est-à-dire nom illégitime pour homonymie postérieure : le nom de Hemsley, publié vingt et un ans plus tôt, occupait déjà la place. La CITES Checklist of Succulent Euphorbia Taxa aboutit à la même conclusion et range Euphorbia erythraeae parmi les synonymes de Euphorbia abyssinica.

Cette décision a été discutée par les cultivateurs francophones, qui font observer que les deux épithètes diffèrent par un e final et n’ont pas la même étymologie, l’une signifiant rouge et l’autre originaire d’Érythrée. L’objection est compréhensible, mais le Code de nomenclature prévoit que des épithètes assez semblables pour être confondues soient traitées comme homonymes, et les autorités nomenclaturales retiennent ici l’illégitimité.

Quant à la graphie Euphorbia erythrea, avec un seul a, celle qui figure sur la plupart des étiquettes commerciales, elle ne correspond à aucun nom publié : c’est une déformation orthographique des précédentes.

Il faut ajouter que même le rattachement à Euphorbia abyssinica ne fait pas l’unanimité chez les praticiens. Des collectionneurs de longue date, cultivant côte à côte des plantes vendues sous les noms obovalifolia, acrurensis, neglecta et abyssinica, tous synonymes selon POWO, estiment avoir affaire à des entités distinctes. Ce désaccord entre la synonymie officielle et l’expérience des cultivateurs mérite d’être signalé, sans qu’il modifie le traitement retenu ici.

Dans la nature

Puisque Euphorbia erythraeae est traitée comme synonyme de Euphorbia abyssinica, c’est l’aire de cette dernière qui s’applique au nom : le nord-est du Soudan, l’Érythrée, l’Éthiopie, Djibouti et la Somalie, entre 850 et 2 200 m d’altitude, sur sols pierreux bien drainés, dans les boisements montagnards secs et les savanes arbustives, où l’espèce est souvent dominante.

L’épithète erythraeae garde d’ailleurs la trace de cette origine : Berger avait décrit sa variété à partir de matériel d’Érythrée.

Si la plante que l’on possède est en réalité Euphorbia ammak, l’aire est tout autre : l’ouest de l’Arabie saoudite et le nord du Yémen, sur versants rocheux et lits d’oueds, avec un statut UICN vulnérable.

Dans les deux cas, l’espèce sous-jacente relève de l’Annexe II de la CITES comme toutes les euphorbes succulentes, ce qui encadre son commerce international.

Culture

Bonne nouvelle pour l’amateur : quelle que soit l’identité exacte de la plante, la conduite est la même, les deux espèces candidates ayant des exigences très voisines.

Le substrat sera minéral et parfaitement drainant, à base d’argile expansée, de pouzzolane et de gravier de lave, avec une part très faible de matière organique. Les arrosages sont réguliers pendant la saison de croissance, en laissant sécher le substrat entre deux apports, puis suspendus en hiver, où la plante doit rester rigoureusement sèche.

L’exposition doit être lumineuse, avec une réserve importante pour les sujets panachés : les zones dépourvues de chlorophylle brûlent facilement, et tout passage brutal de l’ombre au plein soleil laisse des cicatrices définitives. La réacclimatation printanière doit être progressive.

Ces plantes sont fréquemment vendues comme plantes d’intérieur. Elles y prospèrent tant qu’elles reçoivent un maximum de lumière, et atteignent assez vite le plafond. Le pot sera plutôt petit, le rempotage espacé, en fin d’hiver.

La taille est possible pour contenir la hauteur, de préférence en début d’été ; la cicatrice reste visible longtemps mais de nouvelles ramifications apparaissent au point de coupe.

Enfin, l’avertissement d’usage, qui vaut ici pleinement : le latex est fortement irritant pour la peau et dangereux pour les yeux. Gants, lunettes fermées et manches longues sont indispensables, et il faut prévoir un point d’eau à proximité. C’est d’autant plus important pour une plante que l’on cultive en intérieur, à portée d’enfants et d’animaux.

Multiplication

Le bouturage est la seule méthode praticable pour les sujets panachés, la panachure n’étant pas transmise de façon fiable par semis.

On prélève un rameau ou un segment, on rince abondamment la coupe pour arrêter l’écoulement du latex, on laisse cicatriser au sec pendant une à deux semaines, puis on plante dans un substrat sec et très drainant, sans arroser jusqu’à l’apparition des racines.

Les boutures panachées s’enracinent plus lentement que celles du type, faute de réserves photosynthétiques équivalentes. Il faut donc de la patience et surtout ne pas compenser par des arrosages, qui provoqueraient la pourriture.

L’outil est désinfecté à l’alcool avant et après l’opération, et la protection oculaire n’est pas facultative.

Maladies et ravageurs

Les cochenilles farineuses, y compris racinaires, sont le ravageur principal sous abri et en intérieur ; les cochenilles à bouclier apparaissent plus rarement.

Les pourritures du collet et des racines constituent la véritable cause de perte, presque toujours liées à des arrosages hivernaux ou à un substrat trop retenteur.

Les brûlures solaires et les chocs laissent des marques brunes et liégeuses définitives, particulièrement visibles sur les plages claires des sujets panachés, dont tout l’intérêt est esthétique.

Rusticité

Les deux espèces concernées sont gélives, avec une nuance selon l’identité réelle de la plante.

Euphorbia ammak supporte des gelées légères sans dommage sensible, mais une descente vers −4 °C provoque des dégâts sérieux et durables ; les bases horticoles la situent en zones USDA 10a à 11b, marginale en zone 9b.

Euphorbia abyssinica est classée parmi les espèces à réserver aux zones sans gel, tout en supportant le frais, ce qui s’explique par son altitude d’origine.

Les sujets panachés sont dans tous les cas plus fragiles que le type, moins vigoureux et plus sensibles aux à-coups.

En pratique, sous nos climats, la culture en pot s’impose : sortie estivale en situation abritée et ensoleillée, hivernage lumineux et sec, hors gel, sans arrosage. La pleine terre n’est envisageable que sur le littoral méditerranéen le plus doux, et reste un pari sur une plante dont les cicatrices sont irréversibles.

Usages traditionnels

Aucun usage traditionnel ne peut être attribué au nom Euphorbia erythrea, qui n’a jamais désigné une entité botanique reconnue.

Si la plante concernée est Euphorbia abyssinica, les usages documentés sont considérables dans la Corne de l’Afrique : bois de feu et bois d’œuvre pour les charpentes, le mobilier et les selles de bois, latex employé contre les tiques du bétail et, en médecine traditionnelle éthiopienne, mélangé à du beurre contre les mycoses cutanées ou utilisé contre le paludisme et diverses affections.

Si la plante est Euphorbia ammak, je n’ai trouvé aucune source fiable documentant des usages traditionnels propres à l’espèce dans la péninsule Arabique.

Dans les deux cas, la toxicité du latex est identique et sérieuse : irritation sévère de la peau, risque de lésions oculaires pouvant aller jusqu’à la cécité. Aucun usage domestique n’est à envisager.

L’usage réel de ces plantes, en Europe, est strictement ornemental.

FAQ

Mon étiquette dit Euphorbia erythrea, qu’ai-je acheté ? Très probablement Euphorbia ammak ‘Variegata’. Vérifiez les caractères : quatre angles marqués, boucliers épineux séparés, fond bleuté sous la panachure. Si les branches sont nettement étranglées en segments d’une quinzaine de centimètres, avec un fond vert olive, il s’agit plutôt de Euphorbia abyssinica.

Ce nom est-il faux ? La graphie erythrea ne correspond à aucun nom publié. Euphorbia erythraeae (Berger) N.E.Br. existe, mais POWO la traite comme un nom illégitime et un synonyme de Euphorbia abyssinica. Euphorbia erythraea Hemsl. existe aussi, mais désigne une plante herbacée d’Asie orientale.

Pourquoi deux noms si proches ? Parce que les épithètes ont des sens différents : erythraea renvoie au rouge, erythraeae à l’Érythrée. Les deux sont malheureusement trop semblables pour coexister selon les règles de nomenclature, et c’est le nom le plus ancien qui l’emporte.

Faut-il écrire var. variegata ou ‘Variegata’ ? ‘Variegata’, entre guillemets simples : c’est un cultivar horticole, jamais une variété botanique.

La panachure va-t-elle disparaître ? Elle peut s’atténuer en lumière insuffisante, et certaines branches peuvent revenir au vert. Une luminosité forte mais sans soleil brûlant direct sur les zones claires donne les meilleurs résultats.

Peut-elle rester dehors l’hiver en France ? Non, sauf sur le littoral méditerranéen le plus doux et en situation très abritée. L’hivernage hors gel, lumineux et parfaitement sec, est la règle.

Sites de référence

Plants of the World Online, fiche Euphorbia erythraea Hemsl. — https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:346430-1 Page du nom légitime publié par Hemsley en 1891, traité comme synonyme de Euphorbia sieboldiana ; c’est ce nom antérieur qui rend illégitime celui de N. E. Brown.

Plants of the World Online, fiche Euphorbia abyssinicahttps://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:345491-1 Nom accepté auquel POWO rattache Euphorbia erythraeae et Euphorbia abyssinica var. erythraeae, avec l’annotation d’homonymie postérieure et la liste complète des treize synonymes.

Plants of the World Online, fiche Euphorbia ammakhttps://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:345558-1 Nom accepté de l’espèce arabique dont relève, selon toute vraisemblance, la majorité des plantes vendues sous l’étiquette discutée ici.

Forum Au Cactus Francophone — https://www.cactuspro.com/forum/viewtopic.php?t=806440 Fil consacré précisément à l’appellation Euphorbia erythraeae variegata : rappel du traitement de la CITES Checklist, objection étymologique sur le e final, et témoignage de cultivateurs qui distinguent en pratique des entités que la synonymie regroupe.

Forum Agaveville — https://www.agaveville.org/viewtopic.php?t=7338 Discussion anglophone sur l’identité du grand candélabre panaché du commerce, où l’hypothèse d’une forme panachée de Euphorbia erythraea est écartée au profit de Euphorbia ammak, retenue par la grande majorité des sources citées.

Bibliographie

Hemsley W. B. (1891). Journal of the Linnean Society, Botany 26 : 412. [Publication de Euphorbia erythraea, nom légitime antérieur, aujourd’hui synonyme de Euphorbia sieboldiana.]

Berger A. (1907). Sukkulente Euphorbien : 73. [Publication de Euphorbia abyssinica var. erythraeae, décrite à partir de matériel d’Érythrée ; volume daté de 1907 mais publié en 1906 selon POWO.]

Brown N. E. (1912). Euphorbia, dans Flora of Tropical Africa 6(1) : 596. [Élévation de la variété au rang d’espèce sous le nom Euphorbia erythraeae, annoté par POWO comme nom illégitime pour homonymie postérieure.]

Carter S. & Eggli U. (1997). The CITES Checklist of Succulent Euphorbia Taxa (Euphorbiaceae). German Federal Agency for Nature Conservation. [Liste de référence pour l’application de la CITES ; range Euphorbia erythraeae parmi les synonymes de Euphorbia abyssinica.]

Govaerts R., Frodin D. G. & Radcliffe-Smith A. (2000). World Checklist and Bibliography of Euphorbiaceae (and Pandaceae), 1-4 : 1-1622. Royal Botanic Gardens, Kew. [Liste de référence sur laquelle POWO s’appuie pour la synonymie retenue ici.]