Les palmiers ornementaux du bassin méditerranéen sont aujourd’hui menacés par deux ravageurs exotiques qui, malgré des origines et des classifications très différentes, provoquent des dégâts parfois difficiles à distinguer :
- le papillon du palmier (ou paysandisie), Paysandisia archon (Burmeister, 1880), un lépidoptère sud-américain (famille des Castniidae) ;
- le charançon rouge du palmier, Rhynchophorus ferrugineus (Olivier, 1790), un coléoptère (famille des Dryophthoridae, anciennement classé chez les Curculionidae).
Les deux espèces figurent sur la liste A2 de l’OEPP/EPPO (organismes recommandés pour réglementation en quarantaine).
Le projet européen PALM PROTECT (FP7, 2012–2016) a étudié de manière intégrée leur biologie et les stratégies de lutte, en confirmant un point clé : un diagnostic différentiel précoce conditionne la réussite des interventions.
Distinguer correctement ces deux ravageurs n’est pas un simple exercice académique : les méthodes de lutte, le bon timing, et les chances de sauver le palmier dépendent directement de l’identification du responsable. Et dans plusieurs zones littorales méditerranéennes, les deux espèces coexistent et peuvent attaquer la même plante à la suite ou en même temps, créant une double infestation redoutable.
Dans ce dossier, nous passons en revue les différences essentielles entre Paysandisia archon et Rhynchophorus ferrugineus : taxonomie, morphologie des adultes et des larves, cycle biologique, symptômes, plantes hôtes, méthodes de lutte, puis gestion des co-infestations.
Deux envahisseurs, deux continents
Paysandisia archon : un « papillon foreur » venu d’Amérique du Sud
Paysandisia archon appartient à l’ordre Lepidoptera, superfamille Cossoidea, famille Castniidae. Elle est originaire des régions subtropicales du nord de l’Argentine et de l’Uruguay, où elle vit notamment sur des palmiers des genres Trithrinax, Butia et Syagrus. Dans son aire d’origine, des ennemis naturels (parasitoïdes, prédateurs, agents pathogènes) maintiennent les populations à des niveaux généralement non dommageables.
L’espèce a été introduite accidentellement en Europe à la fin des années 1990 via l’importation de palmiers, notamment Trithrinax campestris. Les premières détections européennes datent du début des années 2000, notamment en France et en Espagne.
Rhynchophorus ferrugineus : le charançon rouge venu d’Asie tropicale
Le charançon rouge appartient à l’ordre Coleoptera, superfamille Curculionoidea, famille Dryophthoridae. Il est originaire d’Asie du Sud et du Sud-Est, où il se développe sur le cocotier (Cocos nucifera), le palmier à huile (Elaeis guineensis) ou le sagoutier (Metroxylon sagu). Le commerce international de palmiers infestés a facilité sa diffusion : Moyen-Orient (années 1980), puis Méditerranée, avec une progression rapide et très destructrice, notamment sur Phoenix canariensis (palmier des Canaries).
Reconnaître les adultes : papillon contre coléoptère
Paysandisia archon : un grand papillon spectaculaire, actif le jour
L’adulte est l’un des plus grands « papillons » observables en Europe :
- envergure : 9–11 cm (femelles) ; 7–9 cm (mâles) ;
- ailes antérieures brun-olivâtre ;
- ailes postérieures rouge-orangé vif, bordées de noir, avec une bande noire portant 5–6 taches blanches allongées.
C’est un insecte diurne, surtout actif aux heures chaudes (souvent entre 11 h et 16 h).
Rhynchophorus ferrugineus : un gros charançon au long rostre
L’adulte est un coléoptère robuste :
- longueur : 19–45 mm ;
- couleur rouge-brun, avec des taches noires variables sur le thorax ;
- long rostre recourbé (le « museau »), typique des charançons ;
- le mâle porte souvent une pilosité dense sur le rostre, absente chez la femelle.
Il est actif de jour comme de nuit, bon voilier, capable de parcourir plusieurs kilomètres.
⚠️ En pratique, on observe rarement les adultes : le vrai piège, ce sont les dégâts larvaires, plus discrets et facilement confondus.
Larves : deux “styles” de destruction
Larves de Paysandisia archon
- type « chenille » (éruciforme), blanchâtre, tête brun-rouge ;
- taille : 7–9 cm à maturité ;
- présence de petites pattes (3 paires thoraciques) et de fausses pattes abdominales ;
- développement larvaire long : environ 11 mois (parfois jusqu’à 18 mois) ;
- galeries plutôt rectilignes, souvent dans le cœur du stipe et les bases foliaires ;
- production d’une sciure/débris (frass) brun foncé, plutôt sec, compact et grossier.
Larves de Rhynchophorus ferrugineus
- type « ver blanc » de charançon (curculioniforme), sans pattes (apode) ;
- taille : 35–50 mm à maturité ;
- développement larvaire court : 1 à 3 mois selon la température ;
- galeries désordonnées, ramifiées, dans les tissus les plus tendres et humides (méristème apical, bases des palmes) ;
- sciure/débris plus clair, souvent humide, mêlé d’exsudats et de fibres fermentées, avec une odeur de fermentation.
Conséquence majeure :
- Paysandisia → généralement 1 génération/an, donc une “pression” plus lente ;
- Rhynchophorus → jusqu’à plusieurs générations/an en climat méditerranéen, avec chevauchement possible dans la même plante : le palmier peut basculer très vite.
Symptômes sur le palmier : comment faire le diagnostic différentiel
Aucun signe isolé n’est totalement “infaillible” : c’est la combinaison des symptômes qui fait la différence.
| Critère | Paysandisia archon (papillon du palmier) | Rhynchophorus ferrugineus (charançon rouge) |
|---|---|---|
| Sciure / débris (frass) | Brun foncé, grossier, compact, plutôt sec ; accumulé à la base des feuilles / entre les fibres du stipe | Plus clair, souvent humide ; mélangé à exsudats ; odeur de fermentation |
| Perforations des feuilles | Trous réguliers en arc de cercle sur les jeunes palmes, visibles quand elles se déploient | Absentes ou irrégulières ; les palmes sèchent sans motif typique |
| Galeries dans le stipe | Plutôt rectilignes, “propres”, parois lisses ; Ø ~1–2 cm | Désordonnées, ramifiées ; tissus macérés, “en bouillie” |
| Cocons (nymphose) | Cocon de fibres végétales visible entre les fibres du stipe / base des feuilles ; aplati d’un côté ; ~58 mm | Cocon ovale allongé de fibres compactes ; jusqu’à ~80 × 35 mm |
| Trous de sortie | Trou circulaire net Ø ~2–3 cm, parfois avec reste de l’enveloppe nymphale | Trou plus irrégulier ; sorties fréquentes via la couronne / fissures |
| Silhouette de la couronne | Déformations, palmes anormales ; la couronne peut rester “acceptable” longtemps | Aspect “parapluie fermé” : palmes externes rabattues, puis effondrement |
| Exsudats | Généralement absents | Fréquents : liquide sombre, malodorant, suintant du stipe / base des palmes |
| Vitesse de déclin | Lente : survie possible 2–3 ans avant effondrement | Rapide : mort possible en quelques mois |
👉 Les deux indices souvent les plus utiles sur le terrain :
- l’aspect de la sciure/débris,
- la présence (ou non) de perforations en arc sur les jeunes palmes.
En cas de doute, une ouverture ciblée (par un professionnel) ou l’observation d’une palme tout juste déployée peut permettre de voir la larve et de trancher.
Palmiers hôtes : préférences différentes, recoupements dangereux
Paysandisia archon : aime particulièrement
Souvent des palmiers cespiteux/multicaules ou de taille moyenne :
Chamaerops humilis (palmier nain), Trachycarpus fortunei, Livistona, Brahea armata, Butia, Jubaea chilensis, Washingtonia, Sabal…
Les Phoenix peuvent être attaqués, mais sont souvent moins “favoris” du papillon.
Rhynchophorus ferrugineus : cibles majeures en Europe
Les deux principales victimes :
- Phoenix canariensis (palmier des Canaries)
- Phoenix dactylifera (dattier)
Autres hôtes possibles : Washingtonia, Howea forsteriana, et parfois Chamaerops humilis.
📌 Zone de recouvrement critique (risque de double attaque) : surtout Chamaerops, Washingtonia, et parfois Phoenix canariensis.
Cycle biologique : 1 génération contre plusieurs
| Paramètre | Paysandisia archon | Rhynchophorus ferrugineus |
|---|---|---|
| Ordre | Lepidoptera | Coleoptera |
| Générations/an | 1 (parfois plus long en climat frais) | 2–4 (souvent chevauchantes en climat doux) |
| Cycle complet | 12–18 mois | 3–4 mois (variable selon température) |
| Ponte (ordre de grandeur) | ~100–200 œufs / femelle | ~200–700 œufs / femelle (souvent 200–300) |
| Activité des adultes | surtout fin printemps → fin été/début automne | potentiellement toute l’année en climat doux |
Conséquence pratique : le charançon rouge est souvent considéré comme le plus destructeur, car il peut dépasser le stade “sauvetage possible” avant même que les symptômes externes soient nets.
Double infestation : quand les deux ravageurs sont présents sur la même plante
La co-infestation (papillon + charançon rouge sur un même palmier) est documentée dans plusieurs pays méditerranéens. Le scénario classique est une facilitation : les galeries et blessures créées par Paysandisia fragilisent la plante et ouvrent des voies d’entrée ; la plante stressée émet des signaux (odeurs) susceptibles d’attirer le charançon.
Indices de co-infestation
- perforations en arc (plutôt papillon) et silhouette “parapluie fermé” + exsudats (plutôt charançon) ;
- coexistence de sciure brune sèche et de sciure claire humide sur des zones différentes ;
- découverte simultanée de deux types de larves : chenilles “avec pattes” vs larves apodes de charançon ;
- déclin plus rapide que prévu pour une seule infestation.
Pronostic
Une double infestation a un pronostic nettement plus sombre : si le méristème apical (le “cœur” du palmier) est détruit, la perte est généralement irréversible.
Lutte et gestion : vers une approche intégrée (prudence réglementaire)
Les grands leviers cités dans le texte d’origine (nématodes entomopathogènes, endothérapie, dendrochirurgie, piégeage/monitoring) existent bien dans les stratégies de gestion, mais les modalités et autorisations dépendent du cadre national/régional et des produits disposant d’une AMM (autorisation de mise sur le marché).
Nématodes entomopathogènes
Des nématodes comme Steinernema carpocapsae sont utilisés en lutte biologique : application à l’eau, pénétration des galeries, action via bactéries symbiotiques. (L’efficacité dépend fortement des conditions : humidité, température, qualité d’application, accessibilité des galeries.)
Endothérapie (injection dans le stipe)
L’injection de substances actives (ex. émamectine benzoate, selon pays et autorisations) est souvent présentée comme une option pratique en milieu urbain car elle limite la dispersion. Mais en France, ces pratiques ont été encadrées et ont évolué selon les périodes et les arrêtés ; il peut aussi exister des arrêtés préfectoraux locaux, notamment en zones méditerranéennes.
Dendrochirurgie
La “chirurgie” du palmier (retrait de tissus atteints, extraction de larves visibles, désinfection/protection des plaies) peut être utile au tout début d’une attaque, tant que le cœur n’est pas touché. Elle doit être réalisée avec méthode, car les plaies peuvent devenir des points d’entrée (surtout pour le charançon).
Calendrier intégré (principe général)
En zones à risque, on raisonne souvent en :
- inspections régulières (plusieurs fois/an) ;
- interventions préventives/curatives aux périodes d’activité ;
- surveillance (ex. pièges à phéromones pour le charançon rouge, surtout pour le suivi des populations).
Cadre réglementaire : repères utiles pour un public francophone
- Les deux espèces figurent sur la liste A2 de l’OEPP/EPPO.
- En France, la réglementation et le caractère “lutte obligatoire” ont évolué au fil des années :
- Pour le charançon rouge, il y a eu une lutte obligatoire nationale (arrêté du 25 juin 2019), puis des évolutions avec une fin de l’obligation nationale annoncée à partir du 1er novembre 2025 ; néanmoins, des dispositifs locaux (préfectoraux) peuvent exister, par exemple en région PACA.
- Pour Paysandisia archon, la lutte n’est plus obligatoire au sens ancien, et l’organisme est classé (au moins selon des références techniques) comme danger sanitaire, avec déclaration recommandée/attendue auprès des services compétents en cas de détection.
- Sur la circulation des végétaux dans l’UE, le cadre général passe notamment par les règlements européens (dont le règlement d’exécution UE 2019/2072) qui fixent des exigences uniformes (passeport phytosanitaire, conditions de mise en circulation, etc.).
👉 En pratique, en cas de suspicion : contactez la FREDON de votre région et/ou le SRAL (DRAAF), qui vous dira quoi faire selon votre département et la réglementation en vigueur.
Conclusion : la surveillance précoce reste la meilleure défense
Paysandisia archon et Rhynchophorus ferrugineus sont deux faces d’une même crise phytosanitaire qui touche les palmiers méditerranéens. Le papillon agit souvent de façon plus lente mais affaiblit durablement la plante ; le charançon rouge peut provoquer des effondrements rapides, parfois avant que les signes ne soient évidents.
La stratégie la plus efficace reste la détection précoce : inspecter régulièrement la base des palmes et le stipe (sciure/débris, perforations, trous, exsudats, silhouette anormale) permet d’intervenir tant que le palmier a encore des chances de récupération.
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