Un dépôt noir, poussiéreux, qui recouvre progressivement les frondes d’un cycas : voilà l’un des symptômes les plus alarmants et les plus mal diagnostiqués chez les collectionneurs. La tentation est grande de sortir immédiatement un fongicide. C’est pourtant la mauvaise approche — et elle peut même aggraver la situation en masquant le vrai problème.
La fumagine est une maladie secondaire : elle ne se développe jamais de façon autonome sur des tissus végétaux sains. Elle est toujours la conséquence visible d’une infestation d’insectes piqueurs-suceurs qui, en se nourrissant de la sève du cycas, rejettent des déjections sucrées — le miellat — sur lequel des champignons saprophytes viennent se développer. Comprendre cette chaîne causale est la clé d’un traitement efficace.
Chez les cycas, ce mécanisme revêt une importance particulière. Ces plantes à croissance extrêmement lente — certaines ne produisent qu’une couronne de frondes par an, parfois moins — ne disposent pas des ressources pour régénérer rapidement un feuillage compromis. Chaque fronde perdue ou fonctionnellement dégradée représente des mois, voire des années, de potentiel photosynthétique perdus.
| Point de nomenclature Dans cet article, le terme cycas (avec minuscule) désigne l’ensemble des cycadales cultivées dans nos régions — principalement Cycas revoluta Thunb. (sagoutier du Japon), mais aussi les Encephalartos, Zamia, Dioon et autres genres de la famille des Cycadaceae et Zamiaceae. Le genre Cycas (avec majuscule et italique) désigne le genre botanique au sens strict. |
I — Qu’est-ce que la fumagine ?
1.1 Les agents fongiques
La fumagine est causée par un complexe de champignons saprophytes appartenant principalement aux genres Capnodium et Fumago (famille des Capnodiaceae), auxquels s’ajoutent selon les régions et les conditions des espèces de Cladosporium, Alternaria ou encore Botrytis. Ces champignons ont en commun de posséder des pigments mélanoïdes dans leurs parois cellulaires, ce qui leur confère leur couleur noire caractéristique.
Contrairement à d’autres champignons phytopathogènes, ces espèces ne pénètrent pas dans les tissus de la plante. Elles se développent exclusivement en surface, sur le film de miellat qui recouvre feuilles, pétioles et stipe. C’est cette nature superficielle qui permet — en théorie — d’effacer la fumagine par nettoyage, une fois la source de miellat éliminée.
1.2 Le miellat : substrat indispensable
Le miellat est une sécrétion sucrée produite par les insectes piqueurs-suceurs après digestion partielle de la sève phloémienne. La sève du phloème est très riche en sucres (saccharose, glucose, fructose) mais pauvre en azote ; les insectes absorbent de grandes quantités de sève pour satisfaire leurs besoins protéiques et rejettent l’excédent glucidique sous forme de gouttelettes transparentes, collantes, parfois visibles à l’œil nu sur les frondes.
Ce substrat sucré constitue un milieu de culture idéal pour les spores des champignons fuligineux, qui germent et forment rapidement des filaments mycéliens (hyphes) enchevêtrés en une couche noirâtre. La chaleur sèche accélère le processus : c’est pourquoi la fumagine est souvent plus sévère en fin d’été et en début d’automne, et sous abri ou en intérieur où l’air est plus chaud et confiné.
1.3 Pourquoi ce n’est pas qu’un problème esthétique
La fumagine est souvent présentée comme un simple problème inesthétique. C’est inexact, surtout chez les cycas. Plusieurs mécanismes rendent ce symptôme réellement dommageable :
- Réduction de la photosynthèse : le dépôt noir forme un écran opaque qui filtre la lumière avant qu’elle n’atteigne les chloroplastes. Sur les frondes fortement recouvertes, la photosynthèse peut être réduite de 30 à 50 %.
- Obstruction des stomates : les champignons peuvent obstruer partiellement les pores stomatiques, perturbant les échanges gazeux (CO₂/O₂) et la transpiration.
- Affaiblissement systémique : les cycas stockent leurs réserves d’amidon dans le stipe (caudex) pour financer la production de nouvelles frondes. Une photosynthèse réduite sur plusieurs mois compromet cette mise en réserve, ce qui se traduit par des frondes suivantes plus petites, des retards de production, voire une absence de renouvellement.
- Indicateur d’infestation larvée : la fumagine est avant tout le signal que des insectes parasitent activement la plante. Négliger ce signal, c’est laisser une infestation progresser jusqu’à un stade difficile à contrôler.
II — Les insectes producteurs de miellat
Chez les cycas cultivés sous nos latitudes, le miellat responsable de la fumagine est presque exclusivement produit par des cochenilles. Les pucerons et les aleurodes sont plus rares sur ces plantes à feuillage coriace. Comprendre les espèces en présence est fondamental pour adapter le traitement.
2.1 Les cochenilles farineuses (Pseudococcidae)
Les cochenilles farineuses — principalement des espèces du genre Pseudococcus spp. et Planococcus spp. — sont les principales productrices de miellat sur les cycas en culture sous abri ou en intérieur. Leur corps mou, recouvert d’une sécrétion blanche cireuse et filamenteuse, les distingue facilement des autres cochenilles.
Très mobiles comparées aux cochenilles à carapace, elles colonisent préférentiellement les zones les plus inaccessibles : la base des pétioles là où ils s’insèrent sur le stipe, les aisselles des écailles du stipe, le dessous des folioles le long du nervure centrale. C’est précisément à ces endroits que le miellat s’accumule et que la fumagine se développe en premier.
Les cycas en intérieur, en véranda ou en serre — privés de pluie et de prédateurs naturels — constituent un environnement quasi idéal pour ces insectes. Une plante parfaitement saine en extérieur peut se retrouver massivement infestée en quelques semaines après son rentrée hivernale.
2.2 Les cochenilles à carapace (Diaspididae)
Les cochenilles à carapace ou cochenilles diaspines forment des colonies de petites boucliers plats (1 à 3 mm) fixés sur l’épiderme des folioles, des pétioles ou du stipe. Contrairement aux farineuses, elles produisent peu ou pas de miellat visible, mais leur succion intensive de la sève appauvrit la plante et peut provoquer des chloroses et des nécroses.
Sur Cycas revoluta, les espèces les plus fréquemment rencontrées en Europe sont Diaspis boisduvalii (carapace blanche arrondie) et Pinnaspis spp. Leur présence se signale par des taches jaunâtres sur les folioles en regard des sites de fixation. Lorsque les infestations sont massives, les frondes prennent un aspect blanchâtre général.
2.3 Aulacaspis yasumatsui — le ravageur de quarantaine
Il serait irresponsable de rédiger un article sur les parasites des cycas sans mentionner Aulacaspis yasumatsui Takagi (Hemiptera : Diaspididae), désignée dans la littérature anglophone sous l’acronyme CAS (Cycad Aulacaspis Scale). Ce petit insecte — femelle de 1,2 à 1,6 mm, carapace blanche irrégulière — représente la menace phytosanitaire la plus grave qui pèse sur les cycas à l’échelle mondiale.
Origine et propagation
Décrit originellement en 1977 sur Cycas sp. en Thaïlande, A. yasumatsui est resté confiné à l’Asie du Sud-Est tant que le commerce international de cycas demeurait limité. La mondialisation des échanges horticoles a tout changé : découvert en Floride en 1996, l’insecte s’est propagé à Hawaii, Porto Rico, aux Caraïbes, en Australie, à Guam (où il a décimé les populations endémiques de Cycas micronesica), en Chine, à Singapour, en Afrique du Sud, au Nigeria et en Turquie. Des cas d’introduction ont été signalés en Europe du Sud, notamment en Espagne, et l’espèce figure sur les listes de surveillance phytosanitaire européenne.
Pourquoi est-il si dangereux ?
Contrairement aux cochenilles habituelles qui maintiennent une certaine homéostasie avec leur hôte, A. yasumatsui présente trois caractéristiques qui en font un agent de destruction particulièrement redoutable :
- Vitesse de reproduction extrême : la période pré-pontes est très courte ; une plante initialement peu infestée peut se retrouver totalement couverte en quelques semaines dans des conditions favorables.
- Colonisation totale de la plante : contrairement à d’autres cochenilles diaspines, A. yasumatsui ne se limite pas aux feuilles mais colonise également les racines, le stipe, les graines et les cônes. La densité d’infestation peut devenir telle que les organes sont littéralement encroutés de carapaces enchevêtrées.
- Épuisement des réserves : des études expérimentales ont démontré que 20 semaines d’infestation par A. yasumatsui réduisent significativement les glucides non structuraux (amidon, sucres solubles) du stipe — les réserves vitales du cycas — au point de compromettre la transplantation et la propagation végétative. Après 40 semaines, la mortalité est massive.
- Phytotoxicité résiduelle : des recherches sur Cycas micronesica à Guam ont mis en évidence une phytotoxicité du sol persistent plusieurs années après la mort des plantes infestées, due à l’accumulation de litière fortement chargée en insectes morts.
Situation en Europe
À ce jour, A. yasumatsui n’est pas établi de façon permanente en Europe continentale, mais des introductions ponctuelles ont été documentées, notamment en Espagne. La principale voie d’entrée reste l’importation de cycas ornementaux produits dans des pays infestés (Espagne, pays méditerranéens, Maroc, Asie). Tout grand sujet de Cycas revoluta acheté en jardinerie constitue un risque potentiel d’introduction. La quarantaine et l’inspection minutieuse des racines, du stipe et du revers des folioles sont des mesures préventives non négociables.
| Signalement d’A. yasumatsui : une obligation. En France, Aulacaspis yasumatsui est susceptible d’être un organisme nuisible réglementé. Toute suspicion de présence doit être signalée au Service Régional de l’Alimentation (SRAL) de votre DRAAF (Direction Régionale de l’Alimentation, de l’Agriculture et de la Forêt). Des photographies claires des insectes et de la plante hôte faciliteront l’identification. Pour la détermination, consulter également le service d’identification du site de l’INRA (ephytia.inra.fr). |
2.4 Les aleurodes et les pucerons
Plus rares sur les cycas que sur les plantes à feuillage tendre, les aleurodes (mouches blanches, Aleyrodidae) peuvent néanmoins s’installer sur les jeunes frondes en cours de déploiement, dont la cuticule n’est pas encore totalement durcie. Ils produisent un miellat abondant et peuvent être vecteurs de viroses. Les pucerons sont occasionnels sur les jeunes émissions de frondes, principalement chez les genres tropicaux (Zamia, Ceratozamia) cultivés en serre chaude.
III — Diagnostic et symptômes
3.1 Reconnaître la fumagine sur un cycas
La fumagine se manifeste par un dépôt noir, mat ou légèrement brillant selon le degré d’humidité, qui recouvre les surfaces végétales. Sa consistance est pulvérulente et légèrement veloutée au toucher ; elle se distingue d’une tache nécrotique en ce qu’elle s’efface facilement sous le doigt humide, révélant un tissu vert et intact en dessous. C’est un test simple et diagnostiquement fiable.
Sur les cycas, le dépôt est rarement uniforme. Il se concentre d’abord :
- sur la face inférieure des folioles, là où s’installent les insectes producteurs de miellat ;
- à la base des pétioles et dans les aisselles des écailles du stipe, zones d’accumulation du miellat ;
- progressivement sur la face supérieure des folioles sous-jacentes, par ruissellement du miellat des niveaux supérieurs ;
- parfois sur le substrat et le rebord du pot dans les cas avancés, signe d’une infestation très importante.
3.2 Tableau de diagnostic différentiel
| Symptôme visible | Cause probable | Urgence | Première action |
| Dépôt noir poudreux sur frondes + miellat visible | Fumagine active (insectes présents) | Modérée | Inspecter face inférieure des folioles |
| Dépôt noir sec, sans insecte visible | Fumagine résiduelle (insectes partis ou hivernant) | Faible | Nettoyage à l’eau savonneuse |
| Dépôt noir + folioles jaunissantes | Infestation avancée, photosynthèse compromise | Élevée | Traiter insectes + nettoyer en urgence |
| Dépôt noir + taches blanches crayeuses sur frondes | Cochenilles à carapace + fumagine | Élevée | Traitement mécanique + huile horticole |
| Dépôt noir + duvet cotonneux blanc | Cochenilles farineuses + fumagine | Élevée | Savon noir + pyrèthre |
| Fumagine récurrente malgré traitement | Source secondaire (fourmis, plante voisine) | Modérée | Traiter fourmis + isoler la plante |
3.3 Les signaux d’alerte précoces
La fumagine est rarement le premier symptôme visible. Avant qu’elle n’apparaisse, un observateur attentif peut détecter :
- La présence de fourmis sur la plante et le pot : elles pratiquent l’élevage des cochenilles farineuses et des pucerons en échange du miellat. Des fourmis actives sur un cycas sont un signal quasi-certain d’infestation en cours.
- Un aspect légèrement poisseux des folioles ou du stipe, parfois difficile à distinguer de l’humidité ordinaire.
- De petites masses cotonneuses blanches dans les recoins du stipe (cochenilles farineuses).
- De minuscules boucliers blancs ou grisâtres sur le revers des folioles (cochenilles à carapace).
- Un jaunissement diffus des frondes les plus âgées sans raison culturale apparente (carence ou arrosage), indiquant une succion de sève en cours.
IV — Traitement : éliminer les insectes en premier
La règle d’or est incontournable : traiter la fumagine sans éliminer les insectes qui la provoquent est parfaitement inutile. Le dépôt reprendra dans les jours suivants, car le miellat continuera d’être produit. Le traitement se conduit en deux temps distincts.
4.1 Étape 1 — Élimination des insectes
Traitement mécanique préalable
C’est l’étape la plus fastidieuse, mais aussi la plus efficace pour les infestations modérées. Avant tout traitement chimique, il faut réduire mécaniquement la charge parasitaire :
- Doucher la plante avec un jet d’eau modérément puissant, en insistant sous les folioles. Cette méthode est particulièrement efficace contre les cochenilles farineuses, peu accrochées à l’épiderme. À répéter deux à trois fois par semaine.
- Brosser les zones colonisées avec un pinceau à poils courts imbibé d’alcool à 70° ou d’eau savonneuse. Cette technique est indispensable pour la base des pétioles et les écailles du stipe, inaccessibles au jet d’eau.
- Pour les cochenilles à carapace fortement accrochées, les décoller avec l’ongle ou un objet non tranchant avant de traiter.
Traitement chimique
Après le traitement mécanique, un traitement insecticide est nécessaire pour éliminer les individus résiduels, les larves mobiles (crawlers) et les œufs dissimulés dans les anfractuosités. Plusieurs familles de produits sont disponibles :
- Savon noir liquide (1 cuillère à soupe par litre d’eau) : insecticide de contact par occlusion des stomates respiratoires. Autorisé en agriculture biologique. Peu toxique pour les auxiliaires. Pulvériser généreusement sous les folioles, à la base des pétioles et dans les anfractuosités du stipe. Répéter toutes les 5-7 jours pendant 3 semaines.
- Huile horticole (huile blanche) : forme un film étouffant les insectes adultes et les œufs. Très efficace contre les cochenilles à carapace. Éviter l’application par forte chaleur (au-delà de 30 °C) ou sur des plantes stressées par la sécheresse. Préférer un traitement en début de matinée ou en soirée. Deux applications à 10-14 jours d’intervalle sont généralement nécessaires.
- Pyrèthre naturel ou pyréthrinoïdes : actif sur les larves mobiles (crawlers) qui sont le stade le plus vulnérable. Moins efficace sur les adultes protégés sous leur carapace. Plusieurs applications répétées sont nécessaires pour intercepter les larves à l’éclosion.
- Spirotetramat (Movento® ou équivalent) : insecticide systémique foliaire qui, absorbé par la plante, circule dans la sève phloémienne et intoxique les insectes suceurs. Particulièrement pertinent pour les cycas dont la cuticule coriace réduit l’efficacité des produits de contact. Vérifier l’homologation AMM sur ephy.anses.fr avant utilisation.
| Point critique : insecticides systémiques et cycas Comme le signale la littérature spécialisée sur les cycadales, l’épaisseur de la cuticule foliaire et la lenteur du métabolisme des cycas réduisent sensiblement l’efficacité de nombreux insecticides systémiques. Un produit systémique appliqué en pulvérisation foliaire sera moins efficace sur cycas que sur une plante à feuillage tendre. Préférer si possible une application par arrosage au pied pour les produits à absorption racinaire, qui contourne le problème de la cuticule. Vérifier obligatoirement que l’AMM couvre cet usage. |
Lutte biologique
Pour les collectionneurs disposant d’une véranda, d’une serre, l’introduction de prédateurs naturels offre une solution durable et sans résidu chimique :
- Cryptolaemus montrouzieri (coccinelle australienne) : prédatrice des cochenilles farineuses. Les larves, recouvertes de filaments cireux blancs, imitent leurs proies. Efficace en serre chaude (minimum 20 °C). Disponible chez les fournisseurs spécialisés (Biobest, Koppert).
- Leptomastix dactylopii : guêpe parasitoïde pondeuse dans les larves de Pseudococcus et Planococcus. Très efficace en serre. Nécessite températures stables au-dessus de 22 °C.
- Comperiella bifasciata et Aphytis melinus : parasitoïdes de cochenilles à carapace Diaspididae. Ces espèces ont également été étudiées pour la lutte biologique contre A. yasumatsui dans les zones d’introduction.
4.2 Étape 2 — Nettoyage de la fumagine
Une fois les insectes éliminés (ou en cours d’élimination), le nettoyage de la fumagine peut commencer. Il serait contre-productif de le faire avant, car le miellat continuerait à être produit et à alimenter le champignon.
Le principe est simple : la fumagine étant superficielle, elle peut être dissoute et éliminée mécaniquement.
- Eau savonneuse tiède : préparer une solution de savon noir liquide dilué (1 c. à café par litre) et nettoyer foliole par foliole à l’aide d’un chiffon doux ou d’une éponge. Rincer à l’eau propre. Pour les grandes plantes, cette opération peut prendre plusieurs heures.
- Lait dilué (50 % eau / 50 % lait entier) : un remède ancien mais efficace. Le lait contient des enzymes naturelles qui dégradent les hyphes fongiques et facilitent le décollement du dépôt. Appliquer en pulvérisation, laisser agir 10 minutes, rincer.
- Solution bicarbonate + savon : une pincée de bicarbonate de soude dans l’eau savonneuse renforce l’action nettoyante et antifongique. Ne pas utiliser en plein soleil pour éviter les brûlures.
Dans les cas de fumagine très épaisse et ancienne, encroutée sur les pétioles ou le stipe, il peut être nécessaire de gratter délicatement avec une brosse douce avant l’application de la solution nettoyante.
| La pluie : le meilleur allié contre la fumagine Sortir les cycas en extérieur dès que les températures le permettent (généralement à partir de fin avril sous nos latitudes) a un double effet bénéfique : la pluie lave mécaniquement le miellat et la fumagine, et l’absence d’atmosphère confinée réduit drastiquement la reproduction des cochenilles farineuses. Un cycas cultivé à l’extérieur toute l’année est rarement gravement infesté. Ne pas exposer brutalement au soleil direct lors de la sortie hivernale : acclimater progressivement en mi-ombre pendant 2-3 semaines. |
V — Conséquences spécifiques pour les cycadales
5.1 La lenteur de croissance, facteur aggravant
Ce qui serait une nuisance passagère sur un laurier-rose ou un agrume devient un problème majeur sur un cycas. Cycas revoluta ne produit qu’une à deux couronnes de frondes par an dans de bonnes conditions, parfois seulement une tous les deux ou trois ans sur des sujets âgés cultivés en pot. Chaque fronde qui perd 40 % de sa capacité photosynthétique durant plusieurs mois représente un déficit énergétique qui affecte toute la physiologie de la plante pour des années.
Les frondes atteintes ne récupèrent généralement pas : un cycas qui a subi une fumagine sévère pendant toute une saison végétative peut présenter des retards de croissance durant deux à quatre ans. Les nouvelles frondes seront plus petites, moins nombreuses, parfois déformées si la réserve d’amidon du stipe a été significativement entamée.
5.2 Sensibilité variable selon les genres
Au sein des cycadales cultivées en Europe, la sensibilité aux cochenilles et à la fumagine varie selon les genres et les conditions culturales :
- Cycas revoluta : très sensible, particulièrement en hivernage sous abri. C’est l’hôte de prédilection de A. yasumatsui et des cochenilles farineuses. La multiplication des écailles du stipe crée de nombreux refuges pour les parasites.
- Cycas taitungensis : sensible, souvent confondu avec C. revoluta en horticulture. Même profil de risque.
- Encephalartos spp. : sensibilité variable selon les espèces. Les espèces à feuillage dense et rachis robustes sont plus difficiles à inspecter. E. horridus, E. ferox et apparentés sont fréquemment touchés.
- Zamia spp. : sensibles aux cochenilles farineuses, notamment en serre chaude. Les jeunes frondes tendres sont vulnérables aux aleurodes.
- Dioon spp. : moins souvent touchés que les Cycas, mais pas immunisés, surtout en conditions confinées.
- Macrozamia, Lepidozamia, Bowenia spp. : moins documentés en Europe ; surveiller lors des hivernages sous abri.
5.3 Impact sur les cônes
Un aspect rarement évoqué : les cochenilles parasitent non seulement les frondes mais aussi les cônes reproducteurs (strobiles mâles et femelles). Une femelle en cône peut ne pas parvenir à produire des graines viables si elle est massivement infestée. Certaines espèces de Diaspididae ont été observées pénétrant dans les ovules en développement, réduisant le taux de germination de façon drastique dans les zones infestées par A. yasumatsui.
VI — Prévention
6.1 Inspection à l’achat
L’achat de cycas représente le principal risque d’introduction de parasites dans une collection. Les règles à appliquer systématiquement :
- Inspecter minutieusement le revers de chaque foliole (cochenilles), la base des pétioles et les écailles du stipe (cochenilles farineuses et à carapace).
- Vérifier les racines : des cycas importés de zones à risque (Asie, pays méditerranéens producteurs) peuvent héberger des nématodes ou des insectes racinaires.
- Pour les plantes de grande taille issues de pépinières de pleine terre, la quarantaine est obligatoire, au minimum 4 à 6 semaines sous observation.
- Ne jamais introduire une plante présentant un dépôt farineux blanc ou des taches jaunâtres sur les folioles sans traitement préalable.
6.2 Conditions culturales favorables à la résistance
Un cycas en pleine santé est bien plus apte à résister à une attaque parasitaire qu’un plant stressé. Les conditions culturales jouent un rôle préventif direct :
- Culture en extérieur dès que le climat le permet : la pluie, le vent et les prédateurs naturels réduisent drastiquement les infestations.
- Ventilation suffisante sous abri : l’air stagnant et humide favorise la reproduction des cochenilles et le développement de la fumagine.
- Éviter les excès d’azote : une fertilisation déséquilibrée en faveur de l’azote produit des tissus tendres plus attractifs pour les insectes suceurs.
- Fertilisation équilibrée avec des apports réguliers de potassium et de phosphore pour maintenir la robustesse des tissus.
- Désinfection du matériel entre les plantes : un pinceau ou un couteau contaminé peut transférer des larves mobiles (crawlers) d’un sujet à l’autre.
6.3 Surveillance et calendrier d’inspection
La détection précoce est la meilleure arme contre la fumagine. Proposer un rythme d’inspection :
- Mensuelle pour les cycas cultivés en extérieur toute l’année.
- Bimensuelle lors de la rentrée hivernale sous abri (octobre à mars) : c’est la période à plus haut risque, car l’absence de pluie et de prédateurs crée les conditions idéales pour les infestations.
- Systématique au rempotage : examiner les racines, la base du stipe et les écailles persistantes.
- En cas d’achat, inspecter la plante deux fois par semaine pendant la quarantaine.
6.4 Le rôle des fourmis
Les fourmis entretiennent activement les colonies de cochenilles farineuses en les déplaçant sur la plante, en les protégeant des prédateurs et en nettoyant leur miellat. Dans une collection où des fourmis sont observées sur les cycas, elles constituent un indicateur fiable d’infestation en cours et un facteur aggravant à traiter simultanément.
Des barrières physiques (collerettes de gélatine adhésive, cornets de carton enduits de glu) sur les pieds du pot ou de la plante, ou des traitements à base de pyrèthre visant les fourmis, permettent de réduire leur activité et d’exposer ainsi les cochenilles aux prédateurs naturels.
Conclusion
La fumagine sur les cycas est le symptôme visible d’une infestation parasitaire qui, si elle est négligée, peut affecter la vitalité de la plante pour plusieurs années — une perspective particulièrement préoccupante pour des végétaux dont la longévité et la lenteur de croissance font toute la valeur.
Retenir l’essentiel en cinq points :
- La fumagine ne se traite pas seule : éliminer impérativement les insectes producteurs de miellat en premier.
- Les cochenilles farineuses sont les productrices de miellat les plus actives sur cycas en culture sous abri ; les cochenilles à carapace dominent en extérieur.
- Surveiller tout signe de présence d’Aulacaspis yasumatsui sur les plantes récemment acquises, particulièrement celles de grande taille importées de pays méditerranéens ou d’Asie.
- La prévention par les conditions culturales (culture extérieure, ventilation, surveillance) est bien plus efficace que le traitement curatif.
- Une fronde dégradée est définitive : chez les cycas, mieux vaut traiter trop tôt que trop tard.
| Pour aller plus loin Cet article fait partie d’une série consacrée aux maladies et parasites des cycadales. Consulter également : Maladies et parasites des cycas : guide généralCochenilles sur cycas : identifier et traiter en détailPourriture du caudex chez les cycas : causes et traitementAulacaspis yasumatsui : biologie, risques et lutte biologique |
Sources et bibliographie
Cycadales.eu — Frequent pathologies of cycads in Europe. www.cycadales.eu
Marler T.E. et al. (2021) — Aulacaspis yasumatsui Delivers a Blow to International Cycad Horticulture. Horticulturae 7(6):147. MDPI.
Marler T.E. (2023) — Infestations of Aulacaspis yasumatsui Reduce Asexual Propagation and Transplantation Success of Cycas revoluta Plants. Horticulturae 9(10):1108. MDPI.
Howard F.W. & Buss E.A. — Cycad Aulacaspis Scale, Aulacaspis yasumatsui. University of Florida IFAS Extension, EENY-096.
Takagi S. (1977) — A new armored scale on cycads in Thailand. Insecta Matsumurana, New Series 11:79-83.
Wikipédia — Fumagine. fr.wikipedia.org/wiki/Fumagine
ANSES — Base ephy.anses.fr (homologation des produits phytosanitaires en France).
