Euphorbia abyssinica

Dans les hautes terres d’Éthiopie et d’Érythrée, un arbre domine régulièrement le paysage : une colonne verte cannelée, dressée, qui se ramifie en hauteur pour former un candélabre de plusieurs mètres. C’est Euphorbia abyssinica, la principale euphorbe arborescente du nord-est de l’Afrique, appelée qulqual ou kolquall dans la région. Dans le genre Euphorbia, elle appartient à ce groupe d’espèces arborescentes qui ont convergé vers la silhouette des grands cactus américains sans avoir aucun lien de parenté avec eux. Sa place dans la vie quotidienne éthiopienne est celle d’un arbre à tout faire : bois de feu, charpente, mobilier, selles de bois, haies, et une pharmacopée traditionnelle abondante fondée sur un latex pourtant redoutable.

Comment reconnaître Euphorbia abyssinica ?

C’est un arbre succulent atteignant couramment 4,5 m, et jusqu’à 9 ou 10 m dans de bonnes conditions, formant une couronne dense de branches ascendantes. Le tronc principal se lignifie avec l’âge et porte une couronne de rameaux verts dressés.

Les branches sont columnaires et anguleuses, larges de 4 à 12 cm, nettement étranglées en segments ovales d’environ 15 cm de long, ce qui donne à la silhouette son aspect articulé caractéristique.

Le nombre de côtes est le point sur lequel les sources divergent, et cette divergence mérite d’être signalée plutôt que masquée : certaines descriptions donnent quatre côtes, généralement sur les rameaux terminaux, d’autres jusqu’à huit sur les branches principales ou chez les sujets jeunes. Les compilations spécialisées reconnaissent d’ailleurs explicitement qu’il s’agit d’une espèce très variable, dont la description précise est difficile. Les côtes sont profondes, verticales ou légèrement torses, à parois minces, avec des dents sinuées peu marquées espacées d’environ 12 mm.

Les épines sont stipulaires et groupées par paires, portées par des boucliers triangulaires d’environ 10 mm sur 7, disposés le long de l’arête des côtes, tantôt séparés, tantôt presque jointifs, et devenant liégeux avec l’âge. Les épines elles-mêmes sont courtes, de 2 à 10 mm. Cette disposition par paires est un caractère d’euphorbe, absent chez les cactus.

Les feuilles sont ovales-lancéolées, longues de 2 à 5 cm, présentes uniquement sur les pousses nouvelles à l’extrémité des rameaux, et tombant en saison sèche.

Les cyathes, larges de 8 à 12 mm, sont groupés par un à cinq sur des cymes simples, portés par de courts pédoncules robustes ne dépassant pas 5 mm ; les glandes nectarifères sont elliptiques, jaunes et presque jointives. Le fruit est une capsule subglobuleuse charnue d’environ 12 sur 15 mm, blanche puis rouge, durcissant et brunissant, se creusant de trois lobes profonds à maturité avant la déhiscence. Les graines sont lisses, subglobuleuses, de 4,5 sur 3,5 mm.

Hybrides

Aucun hybride n’est enregistré pour cette espèce et il n’existe pas de cultivar reconnu.

Le commerce entretient en revanche une confusion tenace autour du nom Euphorbia acrurensis. Ce nom, publié par N. E. Brown en 1912, est traité par POWO comme un synonyme de Euphorbia abyssinica, et de nombreuses plantes sont vendues sous cette étiquette. Des observateurs de longue date signalent toutefois que certains sujets commercialisés sous ce nom ne correspondent manifestement pas à Euphorbia abyssinica. Autrement dit, l’étiquette Euphorbia acrurensis recouvre à la fois de véritables Euphorbia abyssinica et des plantes d’identité douteuse : mieux vaut se fier aux caractères de la plante qu’au nom porté par l’étiquette.

Confusion avec d’autres espèces

Les grandes euphorbes arborescentes de l’Ancien Monde se ressemblent toutes, et l’identification en collection est notoirement délicate.

Euphorbia ammak, de la péninsule Arabique, est la confusion la plus fréquente dans le commerce européen. Elle est généralement décrite comme plus bleutée, gris-vert, là où Euphorbia abyssinica est d’un vert olive plus sombre.

Euphorbia ingens et Euphorbia candelabrum, d’Afrique orientale et australe, partagent la même architecture de candélabre. L’origine géographique aide, sans suffire à elle seule : ces deux espèces s’étendent très loin vers le sud, jusqu’en Afrique du Sud pour la première, alors que Euphorbia abyssinica ne dépasse pas la Corne de l’Afrique et le Soudan. Le recouvrement se limite donc à la frange septentrionale de leur aire.

Avec les cactus cierges, enfin, la confusion est classique et sans conséquence pour qui connaît la règle : les épines des euphorbes arborescentes sont géminées et portées par un bouclier, et toute entaille libère un latex blanc, absent chez les cactus. La vérification se fait avec des gants, ce latex étant dangereux.

Un mot enfin sur les descriptions horticoles : plusieurs fiches de vulgarisation attribuent à cette espèce des caractères empruntés à ses voisines. Devant une divergence, la référence à privilégier reste la description florale et fruitière, plus stable que le décompte des côtes.

Taxonomie

Euphorbia abyssinica a été décrite par Johann Friedrich Gmelin dans son édition du Systema Naturae, page 759 (1791). C’est donc l’une des plus anciennes euphorbes succulentes africaines nommées.

POWO recense treize synonymes. Le seul homotypique est instructif : Euphorbia officinarum var. kolquall Willd. (1799), qui conserve dans son épithète le nom vernaculaire éthiopien de la plante. Les douze autres sont hétérotypiques, dont Euphorbia obovalifolia A.Rich. (1850), Euphorbia grandis Lem. (1857), Euphorbia richardiana Baill. (1861), Euphorbia neutra A.Berger (1907), et une série de noms publiés par N. E. Brown en 1912 dans la Flora of Tropical Africa : Euphorbia acrurensis, Euphorbia controversa, Euphorbia disclusa, Euphorbia erythraeae et Euphorbia neglecta. S’y ajoutent deux variétés, Euphorbia abyssinica var. tetragona Schweinf. (1899) et var. erythraeae A.Berger (1907), ainsi que Euphorbia aethiopum Croizat (1941).

Cette accumulation raconte la même histoire que chez les grandes euphorbes d’Afrique australe : une espèce très variable, décrite à répétition par des auteurs différents à partir de matériel provenant de régions ou de stades de développement distincts.

Aucun taxon infraspécifique n’est reconnu aujourd’hui.

Les noms vernaculaires sont qulqual ou kolquall dans la Corne de l’Afrique, candelabra spurge ou desert candle en anglais.

Dans la nature

L’aire couvre le nord-est du Soudan, l’Érythrée, l’Éthiopie, Djibouti et la Somalie. POWO signale par ailleurs une introduction aux Baléares, curiosité qui témoigne de la diffusion horticole de l’espèce en climat méditerranéen chaud.

C’est la principale euphorbe arborescente du nord-est africain. Elle occupe les situations les plus exposées, sur sols pierreux bien drainés et dans les fissures des parois rocheuses des collines et des versants, dans les boisements montagnards secs, décidus ou sempervirents, ainsi que dans les fourrés et les savanes arbustives. L’altitude indiquée par les sources spécialisées s’étend de 850 à 2 200 m, ce qui explique que la plante supporte des nuits fraîches inconnues des euphorbes de plaine tropicale.

Dans une grande partie de son aire, elle est fréquemment dominante, formant tantôt des peuplements denses, tantôt des sujets isolés.

Comme toutes les euphorbes succulentes, elle relève de l’Annexe II de la CITES pour son commerce international. Je n’ai pas trouvé d’évaluation lui attribuant un statut de menace particulier, ce qui est cohérent avec son abondance et l’étendue de son aire.

Culture

C’est une espèce facile, qui accepte tout sol bien drainé en plein soleil, et l’une des euphorbes arborescentes les plus satisfaisantes à cultiver.

Le substrat sera aéré et essentiellement minéral, à base d’argile expansée, de pouzzolane et de gravier de lave, avec une part très faible de tourbe ou de terreau de feuilles. Les arrosages sont réguliers pendant la saison de croissance et suspendus en hiver, sans jamais laisser d’eau stagner au niveau des racines.

La croissance est modérément rapide : trois à cinq ans suffisent pour obtenir un sujet imposant en pleine terre sous climat adapté. Les jeunes plantes se comportent bien à l’intérieur, où elles atteignent vite le plafond.

Comme chez les autres euphorbes du groupe, le passage brutal de l’ombre au plein soleil provoque des brûlures définitives : la réacclimatation doit être progressive. La plante apprécie les pots plutôt petits ; le rempotage se fait en fin d’hiver ou au tout début du printemps, et la taille de formation est bien supportée.

Un signal utile à connaître : un rougissement généralisé des tiges indique le plus souvent un enracinement défaillant et invite à rempoter dans un substrat neuf.

Épines et latex imposent gants épais, lunettes fermées et manches longues pour toute intervention, d’autant que la taille d’un sujet adulte met en jeu des volumes de latex considérables.

Multiplication

Le bouturage de branches est la méthode habituelle. On prélève un segment ou une branche entière, on rince abondamment la coupe pour arrêter l’écoulement du latex, on laisse cicatriser au sec à l’ombre pendant une à deux semaines, puis on plante dans un substrat sec et très drainant en attendant l’enracinement avant de reprendre les arrosages.

Le semis est possible lorsque les graines sont disponibles ; il se pratique au printemps ou en été sur substrat drainant.

Détail curieux relevé par la littérature scientifique : le latex de cette espèce a été étudié comme stimulateur d’enracinement pour les boutures d’autres arbres, notamment Boswellia papyrifera, l’arbre à encens, dont les populations sont menacées.

Maladies et ravageurs

L’espèce est robuste. Les cochenilles farineuses, y compris racinaires, constituent le problème principal sous abri.

Les pourritures du collet et des racines résultent d’un excès d’eau, d’un substrat trop organique ou d’arrosages maintenus en période fraîche. Sur un sujet arborescent, elles imposent de sauver le clone par bouturage des parties saines.

Les cicatrices brunes et liégeuses sur les tiges proviennent de brûlures solaires, de chocs ou du frottement des branches par grand vent. Elles sont définitives mais sans gravité.

Rusticité

Euphorbia abyssinica est gélive. Les sources spécialisées la classent parmi les espèces à réserver aux zones sans gel, et les fiches horticoles recommandent de la rentrer avant que les nuits ne descendent sous une dizaine de degrés.

Une nuance mérite toutefois d’être posée. Cette espèce pousse jusqu’à 2 200 m d’altitude dans les hautes terres éthiopiennes, où les nuits sont fraîches, et les guides de jardins secs américains la rangent parmi les euphorbes arborescentes les plus tolérantes au froid. Ces deux lectures ne sont pas contradictoires : l’espèce supporte le frais, pas le gel, et encore moins le gel humide.

En France, la culture en pot s’impose donc, avec sortie estivale en situation abritée et ensoleillée, puis hivernage lumineux et sec en serre ou véranda tempérée. La pleine terre n’est envisageable que sur le littoral méditerranéen le plus doux, en acceptant le risque de perdre le sujet lors d’un épisode froid marqué.

Usages traditionnels

Peu d’euphorbes succulentes occupent une place aussi centrale dans la vie quotidienne d’une région.

Le bois vient en premier. Le tronc lignifié fournit du bois de feu et un matériau de construction utilisé pour les charpentes et les toitures, le mobilier, les selles de bois et divers objets. C’est un usage rare pour une euphorbe, et il tient à la taille arborescente de l’espèce.

Le latex intervient ensuite, dans un registre vétérinaire et médicinal étendu. Il est employé contre les tiques du bétail. En Éthiopie, il est mélangé à du beurre et appliqué localement contre les mycoses cutanées ; les guérisseurs traditionnels y recourent également contre le paludisme et la leishmaniose viscérale. Les relevés ethnobotaniques régionaux mentionnent aussi son emploi contre les maux d’estomac, les entorses, les hémorroïdes, ou appliqué sur les plaies pour accélérer la cicatrisation, tantôt seul, tantôt mélangé à de la bière locale, à du lait ou à de l’injera.

Ces usages ont suscité des travaux pharmacologiques. Une étude éthiopienne publiée en 2019 a évalué l’activité antipaludique d’un extrait de racine sur un modèle murin d’infection à Plasmodium berghei, dans le prolongement direct de l’usage traditionnel.

Il faut lire cette section avec un avertissement clair, et il n’est pas de pure forme. Le latex de cette espèce est caustique : il provoque irritations et cloques au contact de la peau, et peut entraîner une cécité temporaire ou définitive en cas de projection oculaire. Les préparations traditionnelles reposent sur des dosages et des tours de main acquis localement, et sur une tolérance au risque qui n’a pas à être reproduite ailleurs. Aucune expérimentation domestique n’est à envisager, sous quelque forme que ce soit.

L’usage contemporain, en Europe, est ornemental : plante d’intérieur architecturale, ou sujet spectaculaire en jardin sec sous climat chaud.

FAQ

Quelle différence avec Euphorbia ammak ? La teinte, d’abord : vert olive sombre chez Euphorbia abyssinica, plus bleutée chez Euphorbia ammak. L’origine, ensuite : Corne de l’Afrique pour la première, péninsule Arabique pour la seconde. En collection, l’étiquetage est souvent approximatif.

J’ai acheté une Euphorbia acrurensis, qu’est-ce que c’est ? POWO traite ce nom comme un synonyme de Euphorbia abyssinica. Attention toutefois : des observateurs signalent que certaines plantes vendues sous cette étiquette ne correspondent pas à l’espèce. Fiez-vous aux caractères de la plante.

Peut-on la garder en appartement ? Oui, c’est l’un de ses usages courants, à condition de lui offrir un maximum de lumière et de la tenir hors de portée des enfants et des animaux. Elle atteint rapidement le plafond.

Résiste-t-elle au gel ? Non. Elle supporte le frais, ce qui s’explique par son altitude d’origine, mais pas le gel. Un hivernage lumineux et sec au-dessus de 10 à 12 °C est la règle.

Le latex soigne-t-il vraiment le paludisme ? Un usage traditionnel existe, et une étude sur modèle animal a exploré cette piste. Cela ne constitue en aucun cas une indication thérapeutique, et la causticité du latex interdit toute expérimentation personnelle.

Pourquoi ma plante devient-elle rouge ? Un rougissement généralisé signale le plus souvent un système racinaire qui ne s’est pas correctement développé. Un rempotage dans un substrat neuf et drainant est la première réponse.

Sites de référence

Plants of the World Online (Kew) — https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:345491-1 Autorité nomenclaturale retenue ici : nom accepté, protologue de Gmelin, treize synonymes et aire de répartition, y compris l’introduction aux Baléares.

LLIFLE, Encyclopedia of Living Forms — https://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Euphorbiaceae/1958/Euphorbia_abyssinica Source principale pour la description morphologique, l’habitat, l’altitude et la conduite de culture. La fiche reconnaît elle-même la difficulté à décrire précisément une espèce aussi variable.

Cactus Art — https://www.cactus-art.biz/schede/EUPHORBIA/Euphorbia_abyssinica/Euphorbia_abyssinica/Euphorbia_abyssinica.htm Fiche de collectionneur détaillée, source des mesures de segments, de boucliers épineux, de cyathes et de fruits reprises ici.

Oxford University Herbaria, Plants 400 — https://herbaria.plants.ox.ac.uk/bol/plants400/Profiles/EF/Euphorbab Notice universitaire concise, source des usages médicinaux éthiopiens, de l’emploi du bois et de l’effet du latex sur l’enracinement des boutures de Boswellia papyrifera, ainsi que des avertissements de toxicité.

Useful Tropical Plants — https://tropical.theferns.info/viewtropical.php?id=Euphorbia+abyssinica Base ethnobotanique consacrée aux plantes utiles des tropiques ; utile pour l’inventaire des usages du latex et les mises en garde toxicologiques.

Prelude, base de données de pharmacopée africaine — https://www.ethnopharmacologia.org/recherche-dans-prelude/?plant_id=2571 Relevés ethnobotaniques de terrain, source des préparations éthiopiennes détaillées mentionnées ici, dont les mélanges du latex avec la bière locale, le lait ou l’injera. Base de compilation, chaque entrée renvoyant à une enquête distincte.

Dave’s Garden, article sur les euphorbes arborescentes de paysage — https://davesgarden.com/guides/articles/view/236 Guide rédigé par un cultivateur expérimenté, source du signalement sur les plantes vendues à tort sous le nom Euphorbia acrurensis et du classement de l’espèce parmi les euphorbes arborescentes les plus tolérantes au froid. Source amateur, à traiter comme un retour de terrain et non comme une référence botanique.

Bibliographie

Gmelin J. F. (1791). Systema Naturae, éd. 13[bis] : 759. [Protologue de l’espèce, retenu comme référence de publication valide par POWO.]

Willdenow C. L. (1799). Species Plantarum, éd. 4, 2 : 884. [Publication de Euphorbia officinarum var. kolquall, seul synonyme homotypique, dont l’épithète conserve le nom vernaculaire éthiopien de la plante.]

Richard A. (1850). Tentamen Florae Abyssinicae 2 : 239. [Publication de Euphorbia obovalifolia, longtemps traitée comme une espèce distincte et aujourd’hui synonyme.]

Brown N. E. (1912). Euphorbia, dans Flora of Tropical Africa 6(1). [Source de cinq des noms aujourd’hui rangés en synonymie, dont Euphorbia acrurensis, encore très employé dans le commerce.]

Govaerts R., Frodin D. G. & Radcliffe-Smith A. (2000). World Checklist and Bibliography of Euphorbiaceae (and Pandaceae), 1-4 : 1-1622. Royal Botanic Gardens, Kew. [Liste de référence sur laquelle POWO s’appuie pour accepter le nom et pour la synonymie retenue ici.]

Darbyshire I., Kordofani M., Farag I., Candiga R. & Pickering H. (dir.) (2015). The Plants of Sudan and South Sudan : 1-400. Kew Publishing, Royal Botanic Gardens, Kew. [Flore régionale citée par POWO parmi les autorités suivies pour cette espèce.]

Muluye A. B., Desta A. G., Abate S. K. & Dano G. T. (2019). Anti-malarial activity of the root extract of Euphorbia abyssinica (Euphorbiaceae) against Plasmodium berghei infection in mice. Malaria Journal 18. [Évaluation expérimentale, sur modèle murin, d’un usage traditionnel éthiopien ; résultat de laboratoire, sans portée thérapeutique établie.]