Aeonium ciliatum

Au sein du genre Aeonium, qui rassemble une quarantaine d’espèces presque toutes endémiques des archipels macaronésiens, Aeonium ciliatum (Willd.) Webb & Berthel. occupe une place singulière à plusieurs titres. C’est d’abord une espèce endémique exclusive de Tenerife, et plus précisément de la Sierra de Anaga dans le nord-est de l’île — une endémicité étroite qui en fait l’un des taxons à plus faible répartition du genre. C’est ensuite l’espèce qui doit son nom à un caractère foliaire spectaculaire : ses feuilles portent sur leurs marges des cils particulièrement remarquables, à base élargie, qui rendent le caractère général du genre — la ciliature foliaire — particulièrement amplifié et visible chez cette plante. C’est enfin une espèce dont l’histoire taxonomique est l’une des plus complexes du genre : longtemps confondue avec une plante de La Palma à la suite d’une erreur de Webb & Berthelot en 1841, son identité réelle n’a été clarifiée qu’en 1997 par Bañares & León dans la revue Willdenowia, qui ont restreint le concept de l’espèce à Tenerife conformément au matériel-type original récolté par Broussonet en 1807. Avec son port arbustif compact, ses rosettes vert sombre aux marges rougeâtres et frangées de cils, ses fleurs vert-blanchâtres et son rôle d’Aeonium dominant des marges du fayal-brezal et des communautés xérophiles tenerifiennes, Aeonium ciliatum mérite une attention particulière des botanistes, des collectionneurs et des jardiniers méditerranéens.

Comment reconnaître Aeonium ciliatum ?

Port et architecture

Sous-arbrisseau succulent vivace persistant, à port arbustif compact, atteignant jusqu’à 70 centimètres de hauteur en culture courante, parfois davantage sur des sujets âgés en station favorable. La tige principale est ramifiée, dressée, atteignant 3 centimètres de diamètre à la base ; les branches secondaires, plus fines (jusqu’à 1 centimètre de diamètre), portent leurs propres rosettes terminales. La ramification est modérée à généreuse, donnant à l’individu adulte une silhouette de petit arbuste à plusieurs rosettes — silhouette intermédiaire entre celle des Aeonium arborescents très ramifiés (comme Aeonium arboreum) et celle des espèces strictement monoaxiales (Aeonium urbicumAeonium undulatum).

Les troncs et branches sont relativement lisses, gris-brun, et portent les cicatrices régulières des feuilles tombées au fil des saisons.

Rosettes

Les rosettes terminales sont apicales, modestes par rapport aux grandes espèces du genre. La rosette principale (sur la tige centrale) atteint jusqu’à 20 centimètres de diamètre, tandis que les rosettes des branches secondaires sont plus petites, de l’ordre de 10 centimètres de diamètre. Cette dualité de taille — rosette principale plus grande, rosettes périphériques plus petites — est cohérente avec la morphologie des Aeonium à port ramifié et constitue un élément de reconnaissance lors de l’observation de loin.

Feuilles : la signature des cils à base élargie

Les feuilles sont obovales-spatulées, charnues, glabres, atteignant 8 à 14 centimètres de longueur sur 3 à 5 centimètres de largeur, et 3 à 5 millimètres d’épaisseur. La couleur foliaire est un vert foncé luisant caractéristique, plus sombre que chez la plupart des autres Aeonium de Tenerife. En exposition vive et en stress hydrique, les marges foliaires prennent des teintes rougeâtres marquées, parfois pourpre tendre, qui contrastent élégamment avec le vert sombre du limbe.

L’élément diagnostique principal de l’espèce — celui qui lui a valu son nom — réside dans la ciliature des marges foliaires. Les cils marginaux sont :

  • À base élargie, formant comme de petites dents triangulaires-coniques dont la pointe se prolonge en un cil fin.
  • Densément disposés sur toute la longueur de la marge, donnant à celle-ci un aspect denté-cilié visible à l’œil nu.
  • Plus prononcés et plus rigides que chez la plupart des autres Aeonium à marges ciliées, où les cils sont généralement fins, mous et peu visibles.

Cette amplification du caractère ciliaire — caractère par ailleurs commun au genre — est suffisamment marquée chez Aeonium ciliatum pour servir de critère diagnostique de terrain. Une marge foliaire examinée à la loupe (ou simplement à l’œil sur un sujet adulte) révèle immédiatement le caractère.

Inflorescence et fleurs : un calice glabre et des pétales vert-blanchâtres

L’inflorescence est une panicule conique à pyramidale, dressée, portée par un pédoncule émergeant du cœur d’une rosette mature. La taille de l’inflorescence est modérée (typiquement 15 à 30 centimètres de hauteur), bien moindre que chez les grandes espèces comme Aeonium urbicum ou Aeonium undulatum. Les pédicelles floraux sont courts (environ 3 millimètres).

Les fleurs comptent 8 à 9 pétales linéaires-lancéolés, acuminés, de 9-10 millimètres de longueur sur 2 millimètres de largeur, et présentent une coloration vert-blanchâtre caractéristique — coloration florale relativement inhabituelle dans le genre, intermédiaire entre le jaune doré franc des espèces typiques de la section Aeonium (A. arboreumA. undulatum) et le blanc-rosé de la section Leuconium (A. urbicumA. nobile). Le calice est glabre, à sépales aigus — caractère qui distingue immédiatement Aeonium ciliatum des nombreuses espèces apparentées à calice pubescent. Les pétales sont également glabres. Les étamines portent des filaments blancs et glabres ; les épipétales mesurent 6 millimètres, les épisépales 8 millimètres. Les carpelles sont blancs, glabres ; les glandes nectarifères, caractéristiques du genre, sont quadrangulaires, de 0,6-0,7 × 0,8-1 millimètre.

La floraison s’étale en juin-juillet (période estivale, particularité notable au sein du genre dont la plupart des espèces fleurissent au printemps). Comme chez tous les Aeonium, chaque rosette florifère est monocarpique : elle meurt après floraison, mais la plante persiste grâce à ses rosettes non florifères et à ses ramifications.

Variabilité morphologique selon les populations

Voggenreiter (1974) puis Bañares Baudet & León (1997) ont noté que Aeonium ciliatum présente une certaine variabilité morphologique selon les stations, en particulier en ce qui concerne le port. Sur les versants sud, dans des stations plus exposées et plus arides, les sujets adoptent des formes relativement compactes et basses, à ramification dense. Ailleurs (versants ombragés, ravines), le port peut être plus élancé, avec des branches plus longues et plus espacées. Cette plasticité phénotypique est cohérente avec la diversité écologique des stations occupées par l’espèce dans la Sierra de Anaga.

Hybrides naturels

Bien que l’aire de répartition de Aeonium ciliatum soit restreinte, l’espèce co-occurre à Tenerife avec plusieurs autres Aeonium, et donne naissance à des hybrides naturels documentés.

Aeonium × exsul

Hybride Aeonium canariense subsp. canariense × Aeonium ciliatum, observé dans la Sierra de Anaga là où les deux parents sont sympatriques. Cet hybride combine la pubescence veloutée d’A. canariense (héritée de manière atténuée) avec le port plus arbustif d’A. ciliatum, et présente des caractères floraux intermédiaires. C’est l’un des hybrides naturels emblématiques de la flore canarienne, signalé par Bañares dans sa série sur les hybrides du genre.

Aeonium × afurense

Hybride Aeonium ciliatum × Aeonium lindleyi subsp. lindleyi, observé localement à Tenerife. Aeonium lindleyi est une espèce de la section Goochia, à petites rosettes denses et port étalé ; son croisement avec Aeonium ciliatum donne un hybride aux caractères intermédiaires entre les deux parents. Le nom afurense dérive du toponyme « Afur », village de la Sierra de Anaga où l’hybride a été observé.

Hybrides horticoles

À la différence d’Aeonium canariense ou d’Aeonium arboreum ‘Zwartkop’, Aeonium ciliatum n’a pas été utilisé de manière systématique en hybridation horticole. Quelques cultivars commerciaux mentionnent l’espèce dans leur ascendance, mais aucun cultivar largement diffusé n’en porte la signature directe. Cette sous-utilisation est probablement liée à l’aire restreinte de l’espèce, à sa diffusion limitée dans les pépinières spécialisées, et à sa coloration foliaire peu spectaculaire (vert sombre + marges rouges) en regard des cultivars sombres du marché.

Confusion avec d’autres espèces

  • Aeonium davidbramwellii. Espèce endémique de La Palma, longtemps confondue avec Aeonium ciliatum à la suite de l’erreur de Webb & Berthelot en 1841 (cf. Taxonomie). Distinguable par l’aire géographique (La Palma uniquement) et par des caractères floraux fins, notamment des pétales blanchâtres-rosés (vs vert-blanchâtres chez A. ciliatum) et un calice pubescent (vs glabre chez A. ciliatum). La distinction est cruciale pour les collectionneurs : un sujet vendu comme « Aeonium ciliatum de La Palma » est en réalité Aeonium davidbramwellii.
  • Aeonium pseudourbicum. Espèce de Tenerife, plus grande, à port plus solitaire, à fleurs blanc-rosé (section Leuconium). Distinguable par la taille et la couleur florale.
  • Aeonium arboreum subsp. holochrysum. Sympatrique avec A. ciliatum à Tenerife. Distinguable par les fleurs jaune doré franc (vs vert-blanchâtres chez A. ciliatum), le port plus arborescent et plus élancé, et les feuilles aux marges moins fortement ciliées.
  • Aeonium canariense. Sympatrique avec A. ciliatum dans la Sierra de Anaga. Distinguable immédiatement par le feuillage velouté-pubescent (vs glabre chez A. ciliatum) et par les rosettes beaucoup plus grandes (jusqu’à 60 cm vs 20 cm).
  • Aeonium decorum. Espèce sympatrique sur Tenerife (massif d’Anaga), à fleurs blanchâtres-roses, plus petite, à port plus compact et étalé. Voir fiche dédiée.
  • Aeonium simsii. Espèce de Grande Canarie, sans rapport géographique avec A. ciliatum mais historiquement liée par une homonymie : Sempervivum ciliatum Sims 1818 (qui est devenu Aeonium simsii) est un homonyme illégitime postérieur de Sempervivum ciliatum Willd. 1809 (l’actuel Aeonium ciliatum). Cette homonymie a longtemps semé la confusion dans la littérature horticole.

Taxonomie et nomenclature : une histoire en trois étapes

Aeonium ciliatum (Willd.) Webb & Berthel. est le nom valide selon Plants of the World Online (POWO, Royal Botanic Gardens, Kew). L’histoire taxonomique de l’espèce est exceptionnellement complexe et illustre les difficultés de la nomenclature des plantes tropicales décrites au XIXe siècle à partir de matériel récolté loin des centres scientifiques européens.

Étape 1 : la description originale par Willdenow (1809)

Carl Ludwig Willdenow décrit l’espèce sous le binôme Sempervivum ciliatum Willd. en 1809 dans son Enumeratio Plantarum Horti Regii Botanici Berolinensis (p. 508), à partir de matériel récolté à Tenerife par Pierre Marie Auguste Broussonet en 1807. La diagnose latine originale de Willdenow se lit : « S. caule frutescente, foliis obovatis, acutis, glabris, cartilagineo-ciliatis, cymis confertis » (« plante à tige arbustive, à feuilles obovales, aiguës, glabres, à cils cartilagineux, à cymes serrées »). Le matériel-type, conservé à l’herbier Willdenow de Berlin (B-W 9408), correspond précisément à la plante actuellement reconnue sous ce nom — celle de Tenerife.

Une note importante : un homonyme antérieur, Sempervivum ciliatum Gilibert 1782 (publié dans Flora lituanica inchoata), n’est pas considéré comme validement publié selon l’Article V du Code international de nomenclature (Greuter et al., 1994). Le binôme de Willdenow est donc légitime.

Étape 2 : la confusion taxonomique introduite par Webb & Berthelot (1841)

Lors de la rédaction de leur monumentale Histoire naturelle des Îles Canaries, vol. 3(2;1), p. 195, en 1841, Philip Barker Webb et Sabin Berthelot transfèrent le taxon dans le genre Aeonium, formant la combinaison Aeonium ciliatum (Willd.) Webb & Berth. Cette combinaison est valide. Mais en parallèle, Webb & Berthelot identifient à tort le binôme de Willdenow avec une plante de La Palma. Leur description et leur planche illustrée d’Aeonium ciliatum sont basées sur du matériel récolté à La Palma, comme l’indique explicitement le texte : « legimus quoque in insulae Palmae convallibus circa Miraflor » (« nous l’avons également récolté dans les vallées de l’île de La Palma près de Miraflor »).

Un spécimen original de Webb, accompagné de la page correspondante du manuscrit, étiqueté « Sempervivum ciliatum Willd. In rupibus Ins. Can. legi in Palma », est conservé à l’herbier Webb de Florence (FI-W). Contrairement au type de Willdenow (Tenerife, glabre), ce spécimen présente des feuilles puberulentes, obovales à oblancéolées, et une inflorescence pubescente — caractères qui correspondent à un taxon différent de la plante typique de Tenerife.

L’erreur de Webb & Berthelot a entraîné un siècle et demi de confusion : les auteurs postérieurs (Praeger 1932, Liu 1989) ont continué à appliquer le nom Aeonium ciliatum indifféremment à des plantes de Tenerife et de La Palma, considérant que l’espèce occupait les deux îles.

Étape 3 : la clarification par Bañares & León (1997)

Ángel Bañares Baudet et María Catalina León Arencibia ont publié en 1997 dans la revue Willdenowia (vol. 27, p. 143-146) un article intitulé « The identity of Aeonium ciliatum (Willd.) Webb & Berth. (Crassulaceae) », qui a définitivement clarifié l’identité de l’espèce. Sur la base d’un examen rigoureux du matériel-type de Willdenow et d’autres collections, les auteurs ont :

  1. Restitué le concept original de Aeonium ciliatum conformément au matériel-type de Willdenow (1809) : feuilles glabres, calice glabre, fleurs vert-blanchâtres glabres, port arbustif modéré.
  2. Restreint l’aire de répartition de l’espèce à Tenerife, principalement à la Sierra de Anaga.
  3. Précisé que la plante de La Palma à laquelle Webb & Berthelot avaient appliqué le nom est un taxon différent, à feuilles puberulentes et inflorescences pubescentes — taxon qui sera plus tard décrit comme Aeonium ciliatum subsp. praegeri par Bañares (1990) puis synonymisé avec Aeonium davidbramwellii H.Y.Liu par POWO.

Cette révision a été suivie par les auteurs ultérieurs (Bramwell & Bramwell 2001, Muer et al. 2016, Cristini 2022) et est aujourd’hui le consensus taxonomique accepté.

Étymologie

L’épithète ciliatum dérive du latin cilium (« cil ») et du suffixe -atum indiquant la possession. Elle signifie « qui porte des cils » et fait référence aux cils marginaux foliaires à base élargie, caractère diagnostique amplifié de l’espèce. Le genre Aeonium dérive quant à lui du grec aiônios (αἰώνιος), signifiant « éternel » ou « sans âge », en référence à la persistance des rosettes succulentes du genre.

Position systématique

Aeonium ciliatum est placé traditionnellement dans la section Aeonium au sens large, bien que certains de ses caractères floraux (pétales vert-blanchâtres glabres, calice glabre) le rapprochent de plusieurs autres taxons aux affinités intermédiaires entre les sections Aeonium et Leuconium. La section Aeonium au sens classique inclut les sous-arbrisseaux ramifiés à fleurs jaune doré (A. arboreumA. undulatumA. holochrysum) ; Aeonium ciliatum, par ses fleurs vert-blanchâtres et sa floraison estivale, occupe une position un peu marginale dans cette section.

Synonymes

Selon POWO, les synonymes principaux de Aeonium ciliatum sont :

  • Sempervivum ciliatum Willd. (1809) — basionyme.

Une note importante : Sempervivum ciliatum Sims 1818 (publié dans le Botanical Magazine 45: t. 1978) est un homonyme illégitime postérieur. La plante illustrée par Sims correspond à une autre espèce, ultérieurement renommée Aeonium simsii par Stearn en 1951 (espèce endémique de Grande Canarie, polycarpique, sans rapport avec A. ciliatum). Cette homonymie historique a longtemps semé la confusion dans la littérature horticole — un sujet d’étiquetage demeurant perplexant pour les collectionneurs face à des sources anciennes.

Concernant Aeonium ciliatum subsp. praegeri Bañares (1990, Vieraea 18: 87-90), originellement décrit pour les populations de La Palma, ce taxon est aujourd’hui placé en synonymie d’Aeonium davidbramwellii H.Y.Liu par POWO. Il n’existe donc plus de subsp. praegeri valide au sein d’Aeonium ciliatum ; l’espèce est aujourd’hui considérée comme monotypique (sans sous-espèces).

Aeonium ciliatum dans la nature

Aire de répartition : un endémique de la Sierra de Anaga

Aeonium ciliatum est endémique exclusif de Tenerife, et sa distribution effective est restreinte à la Sierra de Anaga dans le nord-est de l’île, conformément à la révision de Bañares & León (1997). Quelques rares signalements en dehors de cette zone sont probablement des erreurs d’identification (souvent avec A. ciliatum subsp. praegeri = A. davidbramwellii) ou des introductions horticoles.

La Sierra de Anaga (massif d’Anaga) est un massif montagneux aux paysages spectaculaires, formant la pointe nord-est de Tenerife. Géologiquement très ancien (5 à 7 millions d’années), c’est l’un des plus anciens reliefs de l’île, refuge de nombreux endémiques canariens et classé Réserve de la Biosphère par l’UNESCO en 2015. Aeonium ciliatum y partage son habitat avec d’autres endémiques tenerifiens emblématiques, dont Aeonium canariense subsp. canariense, dans une mosaïque écologique d’une richesse exceptionnelle.

Habitats préférentiels

L’espèce, avec Aeonium canariense, est l’Aeonium dominant des marges du fayal-brezal et des communautés xérophytes en dehors de la zone strictement laurisylvique. Les habitats préférentiels incluent :

  • Marges et lisières du fayal-brezal, formations végétales canariennes dominées par Myrica faya (« faya ») et les bruyères arborescentes (Erica arborea, « brezo »), qui constituent la transition entre la laurisylve et les étages plus secs.
  • Versants exposés au vent et au soleil, y compris les versants côtiers sous le vent (« lee sides ») où les conditions sont plus arides.
  • Communautés xérophiles sur substrat rocheux, à l’étage basal-canarien et meso-canarien.
  • Clairières, rochers ouverts et bords de routes, où l’espèce s’installe fréquemment dans les fissures et sur les talus.
  • Plus rarement, en croissance épiphyte sur des troncs ou des branches d’arbres dans les forêts marginales — comportement très inhabituel pour un Aeonium, signalé par Voggenreiter (1974) et confirmé par Bañares Baudet & León (1997).

L’espèce est moins commune à l’intérieur de la forêt dense, où elle se cantonne aux clairières et aux ouvertures lumineuses. Cette préférence pour les conditions semi-ouvertes la distingue d’Aeonium canariense, qui pénètre davantage dans la forêt humide.

Statut de conservation

L’espèce n’est pas évaluée comme strictement menacée à l’échelle de l’UICN, mais sa distribution restreinte à la Sierra de Anaga, combinée à la pression touristique et au développement infrastructurel sur cette zone protégée, justifie une vigilance conservatoire. La majeure partie de son aire est aujourd’hui incluse dans le Parc Rural d’Anaga et la Réserve de la Biosphère de l’UNESCO, garantissant une protection légale effective. Comme tous les endémiques canariens, l’espèce bénéficie d’une protection régionale dans le cadre de la législation canarienne sur la flore vasculaire.

Écologie : les cils à base élargie comme signature adaptative

La ciliature foliaire prononcée d’Aeonium ciliatum n’est pas un simple ornement morphologique : c’est probablement une adaptation écologique fonctionnelle à son habitat particulier des marges du fayal-brezal.

Fonctions probables des cils foliaires

  • Captage de la rosée et des brouillards. Les cils marginaux, particulièrement développés et nombreux, augmentent considérablement la surface de contact des marges foliaires avec l’humidité atmosphérique. Dans la Sierra de Anaga, soumise aux brouillards d’altitude apportés par les alizés humides, cette amplification du captage atmosphérique constitue un complément hydrique non négligeable à l’absorption racinaire.
  • Protection contre les herbivores broyeurs. Les cils à base élargie, formant comme de petites dents triangulaires-coniques rigides, créent une barrière mécanique discrète mais efficace contre les insectes broyeurs et les escargots, qui hésitent à franchir des marges aussi denticulées.
  • Réduction de la couche limite en exposition vive : la ciliature crée une zone de turbulence à proximité de la marge foliaire, limitant les surchauffes localisées et facilitant les échanges thermiques.
  • Différenciation visuelle par rapport aux taxons sympatriques, ce qui peut être lié à des dynamiques écologiques de reconnaissance ou de signalement encore mal documentées.

Une stratégie écologique intermédiaire

Aeonium ciliatum occupe une position écologique intermédiaire au sein du genre. Il n’est ni véritablement xérophile (comme Aeonium balsamiferum de Lanzarote), ni véritablement mésophile (comme Aeonium canariense des marges humides), mais spécialisé dans les zones de transition entre les deux régimes. Son port arbustif modéré, ses rosettes de taille moyenne, ses feuilles à cuticule épaisse et ciliature renforcée, et sa floraison estivale tardive (juin-juillet, postérieurement à la floraison printanière de la plupart des autres Aeonium) sont autant de signes d’une spécialisation à la zone de transition fayal-brezal/cardonal caractéristique de la Sierra de Anaga.

Culture en climat méditerranéen

Exposition

Plein soleil ou mi-ombre lumineuse. Aeonium ciliatum tolère mieux l’ombre partielle que les Aeonium arborescents typiques du complexe arboreum, en cohérence avec son habitat naturel de marges semi-forestières. Dans les climats méditerranéens chauds (intérieur de la Provence, Languedoc), un soleil légèrement tamisé l’après-midi en plein été prévient les coups de chaleur. Sur la frange littorale, plein soleil convient parfaitement et accentue la coloration rouge des marges foliaires.

Substrat

Substrat drainant, légèrement plus riche en matière organique que pour les Aeonium typiquement xérophiles : 50 % de terreau de qualité, 35 % de matériau drainant minéral (perlite, pumice, pouzzolane fine), 15 % de fibre organique (tourbe blonde ou fibre de coco). Cette composition reproduit assez bien les conditions des sols de marges fayal-brezal, modérément humifères et bien drainés.

Arrosage

Cycle classique du genre : croissance hivernale-printanière, ralentissement estival. Arroser régulièrement de l’automne au printemps, en laissant le substrat sécher entre deux arrosages — typiquement tous les 7 à 14 jours en pot. Aeonium ciliatum, plus tolérant à l’humidité que les Aeonium strictement xérophiles, supporte mieux les arrosages relativement réguliers, en cohérence avec son habitat de marges humides.

En été, réduire les arrosages mais ne pas dessécher complètement le substrat. La plante peut entrer en semi-dormance estivale, perdant les feuilles externes et les rosettes se contractant légèrement. Un arrosage léger toutes les deux à trois semaines maintient la plante en bonne santé.

Fertilisation

Engrais liquide équilibré pour plantes succulentes, dilué de moitié, mensuel pendant la saison de croissance. Aucune fertilisation pendant la dormance estivale.

Conduite

Le port modérément ramifié de l’espèce demande peu de taille. Si la plante devient déséquilibrée ou trop élancée, étêter les rosettes en fin d’automne pour rajeunir la silhouette et favoriser la ramification basale. Les boutures d’étêtage prennent racine facilement (cf. multiplication).

Multiplication

Aeonium ciliatum se multiplie par les modalités classiques du genre :

  • Boutures de tige. Méthode privilégiée et la plus fiable. Couper une tige saine de 8-12 cm portant une rosette terminale, cicatriser 3-5 jours, planter en substrat drainant légèrement humide. Racines en 3-4 semaines. Préférer l’automne, au début de la saison de croissance.
  • Rejets basaux. Méthode possible quand la plante développe des ramifications proches du sol. Prélever un rejet portant ses propres racines, replanter immédiatement.
  • Semis. Possible, utile pour la conservation génétique. Graines fines, à semer en surface d’un substrat minéral légèrement humide, à 18-22 °C. Germination en 2 à 4 semaines. Croissance lente la première année.

Maladies, ravageurs et accidents physiologiques

  • Pourritures fongiques en cas de surarrosage estival sur substrat saturé. Drainage rigoureux et discipline d’arrosage.
  • Cochenilles farineuses dans les aisselles foliaires des rosettes denses, surtout en serre et intérieur — alcool isopropylique à 70 % ou produit spécifique.
  • Pucerons sur les hampes florales en saison de floraison estivale.
  • Acarien des galles de l’Aeonium, plus rarement observé sur cette espèce que sur les Aeonium arborescents.
  • Brûlures solaires au-dessus de 35 °C en exposition plein sud sans aération — taches déshydratées brunâtres sur les feuilles externes.
  • Étiolement en cas de luminosité insuffisante prolongée — perte de la pigmentation rouge des marges foliaires, rosettes plus lâches, port qui se déforme. Relocalisation en plein soleil.
  • Mort de la rosette florifère après floraison — phénomène normal de la monocarpie de rosette, compensé par la persistance des autres rosettes ramifiées.

Rusticité de Aeonium ciliatum

L’espèce présente la rusticité classique des Aeonium arbustifs de Tenerife :

  • −1 °C : seuil de prudence ; protection souhaitable au-delà.
  • −2 à −3 °C bref et en air sec : survie possible des sujets bien établis, généralement avec perte d’une partie du feuillage externe.
  • −4 °C ou en deçà : dégâts sévères probables, mort fréquente du feuillage et risque de mort de la charpente.

En métropole française, la culture en pleine terre est viable dans les zones 10a les plus chaudes du littoral méditerranéen : Côte d’Azur abritée, presqu’île de Giens, Cap d’Antibes, Côte Vermeille, Corse littorale. Partout ailleurs, la culture en pot avec hivernage sous abri lumineux non gélif est la solution recommandée.

L’humidité hivernale aggrave la sensibilité au gel : un froid de −3 °C en air sec est mieux toléré qu’un froid de −1 °C accompagné de pluie persistante. Une couverture temporaire pendant les épisodes pluvieux et froids protège efficacement les sujets en pleine terre dans des sites limites.

Usages au jardin et en composition

Bien que moins diffusé que Aeonium arboreum ou Aeonium canariense dans le commerce horticole, Aeonium ciliatum mérite d’être considéré pour plusieurs qualités spécifiques :

  • Une coloration foliaire élégante — vert sombre lustré avec marges rougeâtres prononcées en exposition vive — qui apporte un contraste subtil et raffiné aux compositions de jardin sec, sans tomber dans l’éclat parfois écrasant des cultivars sombres.
  • Une silhouette modérément ramifiée, ni trop massive ni trop élancée, qui convient particulièrement aux compositions de moyenne échelle (jardins de balcon, terrasses, rocailles).
  • Une floraison estivale (juin-juillet), à contre-courant de la majorité des Aeonium qui fleurissent au printemps — atout de phasage pour étaler les périodes de floraison dans une collection.
  • Des cils foliaires remarquables, qui se prêtent à l’observation de près et constituent un argument pédagogique précieux dans les jardins didactiques ou botaniques.
  • Une endémicité géographique forte (Sierra de Anaga), qui confère à l’espèce un intérêt patrimonial particulier pour les collectionneurs de plantes endémiques canariennes.

Quelques contextes où l’espèce excelle :

  • En sujet de collection, dans un jardin spécialisé en flore canarienne ou en flore endémique macaronésienne, où elle complète utilement les collections d’Aeonium de Tenerife (avec Aeonium canarienseAeonium urbicumAeonium pseudourbicum).
  • En rocaille méditerranéenne, plantée dans une fissure ou sur un muret de pierres sèches pour reproduire ses conditions d’habitat naturel rupicole.
  • En contenant moyen (20-30 cm de diamètre), sur balcon ou terrasse, où la culture en pot facilite l’hivernage en zone limite.
  • En association avec d’autres Aeonium ramifiés de tailles et colorations différentes, pour des compositions tridimensionnelles variées.
  • En reconstitution écologique du fayal-brezal canarien dans un jardin botanique, aux côtés de Myrica fayaErica arboreaAeonium canarienseSonchus spp. canariens — composition pédagogique cohérente.

L’espèce est résistante aux cervidés, considérée comme non toxique pour l’homme et les animaux domestiques, et tolère raisonnablement les embruns salins.

Foire aux questions pour Aeonium ciliatum

Pourquoi le nom « ciliatum » ?

L’épithète ciliatum dérive du latin cilium (« cil ») et signifie « qui porte des cils ». Elle fait référence aux cils marginaux foliaires particulièrement développés, à base élargie, qui constituent le caractère diagnostique principal de l’espèce. C’est un trait du genre Aeonium en général, mais amplifié et particulièrement visible chez cette espèce.

Aeonium ciliatum est-il endémique de Tenerife uniquement ?

Oui, depuis la révision de Bañares & León en 1997. Auparavant, à la suite d’une erreur de Webb & Berthelot en 1841, on considérait que l’espèce occupait également La Palma. La plante de La Palma a finalement été reconnue comme Aeonium davidbramwellii, espèce distincte, et A. ciliatum stricto sensu est aujourd’hui restreint à Tenerife, principalement à la Sierra de Anaga.

Aeonium ciliatum a-t-il des sous-espèces ?

Non, plus aujourd’hui. La sous-espèce subsp. praegeri Bañares (1990), originellement décrite pour les populations de La Palma, est aujourd’hui placée en synonymie d’Aeonium davidbramwellii par POWO. Aeonium ciliatum est donc considéré comme une espèce monotypique.

Comment distinguer Aeonium ciliatum de Aeonium davidbramwellii ?

L’aire géographique est le critère le plus simple : A. ciliatum à Tenerife (Sierra de Anaga), A. davidbramwellii à La Palma. Sur le plan morphologique, A. ciliatum a un calice glabre et des feuilles glabres (sauf les cils marginaux) ; A. davidbramwellii a un calice pubescent et des feuilles puberulentes.

Quelle est la différence entre Aeonium ciliatum et Aeonium simsii ?

Les deux espèces n’ont pas de relation taxonomique directe ; leur association historique tient à une homonymie. Sempervivum ciliatum Sims 1818 est un homonyme illégitime postérieur de Sempervivum ciliatum Willd. 1809 ; la plante illustrée par Sims a été ultérieurement renommée Aeonium simsii par Stearn en 1951. A. ciliatum (Tenerife) et A. simsii (Grande Canarie) sont deux espèces distinctes, à morphologies et écologies différentes.

Quand fleurit Aeonium ciliatum ?

En été, typiquement juin-juillet — phénologie tardive par rapport à la majorité des Aeonium qui fleurissent au printemps. C’est un atout pour étaler les périodes de floraison dans une collection.

Aeonium ciliatum est-il rustique en France métropolitaine ?

Peu, comme la plupart des Aeonium tenerifiens. Tolère brièvement −2 à −3 °C en air sec sur sujets bien établis. Culture en pleine terre viable seulement dans les zones 10a les plus chaudes du littoral méditerranéen. Partout ailleurs, culture en pot avec hivernage sous abri lumineux non gélif.

Aeonium ciliatum produit-il des hybrides naturels ?

Oui, deux hybrides naturels sont documentés à Tenerife : Aeonium × exsul (avec A. canariense subsp. canariense) et Aeonium × afurense (avec A. lindleyi subsp. lindleyi). Ces hybrides présentent des caractères intermédiaires entre les parents.

Aeonium ciliatum est-il toxique ?

Non. Le genre Aeonium n’est pas considéré comme toxique pour l’homme ni pour les animaux domestiques. Aucun composé toxique majeur n’est documenté.

Pourquoi cette espèce est-elle peu présente en culture ?

Plusieurs raisons : aire de répartition naturelle restreinte (limitée à la Sierra de Anaga), production horticole limitée, coloration moins spectaculaire que les cultivars sombres dominants du commerce, et confusion historique avec d’autres taxons qui a parfois découragé les pépiniéristes. C’est une espèce qui mérite davantage d’attention de la part des collectionneurs avertis.

Sites de référence

Bibliographie

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