Différences entre Dracaena et Cordyline

Quiconque a déjà arpenté les rayons d’une jardinerie l’aura constaté : les étiquettes confondent allègrement Dracaena et Cordyline. La même plante peut être vendue sous deux noms différents selon le fournisseur, et certaines espèces de Cordyline portent encore le nom commercial trompeur de « Dracaena spike » ou « Dracaena indivisa ». Cette confusion n’est pas le fait du hasard. Elle prolonge une histoire taxonomique de plus de deux siècles pendant laquelle ces deux genres ont été regroupés, séparés, puis à nouveau placés dans des familles différentes selon les classifications successives.

Aujourd’hui, la phylogénie moléculaire a tranché : Dracaena et Cordyline sont bien deux genres distincts, suffisamment éloignés sur l’arbre du vivant pour mériter une place dans deux sous-familles différentes. Comprendre cette histoire, et surtout savoir reconnaître les caractères qui les distinguent, permet enfin de mettre fin à la confusion — et offre au jardinier amateur une lecture éclairée de ce qu’il achète et cultive.

Une histoire taxonomique mouvementée

Au XVIIIe siècle, Linné lui-même décrit le genre Dracaena sans connaître la diversité réelle des plantes auxquelles il donnera son nom. Au XIXe siècle, les botanistes regroupent presque indistinctement sous Dracaena toutes les monocotylédones arborescentes à feuilles linéaires : Cordyline australis, originaire de Nouvelle-Zélande, est ainsi initialement décrit comme Dracaena australis par Forster en 1786, et Cordyline fruticosa a longtemps porté le nom de Dracaena terminalis.

La séparation des deux genres est proposée dès le début du XIXe siècle, lorsque Robert Brown valide formellement le nom Cordyline dans son Prodromus Florae Novae Hollandiae en 1810. Au fil du XIXe et du XXe siècle, la distinction est confirmée sur la base de différences carpologiques : Cordyline présente plusieurs ovules par loge ovarienne, tandis que Dracaena n’en présente qu’un. Cette distinction, longtemps contestée, finit par s’imposer dans les flores de référence.

Au cours du XXe siècle, les deux genres sont successivement placés dans la famille des Liliaceae (au sens large), puis dans une famille propre, les Dracaenaceae, qui les regroupait à nouveau. La révolution apportée par la phylogénie moléculaire au tournant des années 2000 a fait éclater ce consensus de surface. Le système APG IV, publié en 2016 et adopté par les principales bases nomenclaturales internationales — dont POWO (Plants of the World Online) du Royal Botanic Gardens de Kew — place désormais les deux genres dans la grande famille des Asparagaceae, mais dans deux sous-familles distinctes :

Le genre Dracaena appartient à la sous-famille des Nolinoideae, qui regroupe également Beaucarnea, Nolina, Convallaria (le muguet) et désormais Sansevieria (intégré à Dracaena en 2017). POWO accepte 214 espèces de Dracaena en 2025.

Le genre Cordyline appartient à la sous-famille des Lomandroideae, autrefois traitée comme une famille distincte sous le nom de Laxmanniaceae. POWO accepte 23 espèces de Cordyline en 2025, soit dix fois moins que pour Dracaena.

Cette séparation au niveau sous-familial signifie que, malgré leur ressemblance, Dracaena et Cordyline ont divergé depuis très longtemps dans leur histoire évolutive. Leur ressemblance morphologique relève de la convergence évolutive, c’est-à-dire de l’adaptation indépendante à des modes de vie similaires, et non d’une parenté étroite.

Quatre critères pour les distinguer avec certitude

La couleur des racines

C’est le critère le plus simple et le plus fiable. Les racines de Cordyline sont blanches, parfois légèrement crème. Celles de Dracaena sont jaunes à orangées, parfois franchement orange vif. Il suffit d’extraire délicatement la motte de son contenant pour trancher en quelques secondes. C’est d’ailleurs ce caractère qui a donné son nom au genre Cordyline, du grec kordyle qui signifie « massue » — en référence aux rhizomes blanchâtres et charnus des espèces du genre.

La carpologie : nombre de graines par fruit

Critère botaniquement fondamental, hérité de la séparation établie par Robert Brown. Le fruit de Dracaena est une baie qui ne contient généralement qu’une à trois graines, à raison d’une graine par loge. Celui de Cordyline contient en revanche de nombreuses graines, plusieurs par loge, ce qui donne des baies sensiblement plus chargées. Ce caractère est évidemment moins immédiat à observer pour le jardinier amateur, puisqu’il faut attendre la fructification, mais il reste la base de la distinction taxonomique entre les deux genres.

La longueur du pétiole

Les feuilles des Cordyline possèdent un pétiole bien marqué, généralement long de 10 à 30 centimètres, qui assure la transition entre la tige et le limbe. Chez Dracaena, le pétiole est très court, de 1 à 8 centimètres seulement, voire pratiquement inexistant chez certaines espèces. Cette différence se traduit par un port général distinct : les Cordyline portent leurs feuilles avec une transition plus graduelle entre la tige et le feuillage, tandis que les Dracaena présentent souvent une touffe de feuilles attachées plus directement à l’extrémité de la tige.

L’origine biogéographique

Les deux genres ont des aires de répartition bien distinctes, qui reflètent leur histoire évolutive séparée.

Le genre Dracaena est principalement africain. Son centre de diversité se situe dans la région Guinéo-Congolaise, en Afrique de l’Ouest et Centrale, où l’on dénombre 46 espèces. Il s’étend également à la Macaronésie (avec le célèbre Dracaena draco des îles Canaries), à l’Arabie, à Socotra (où pousse Dracaena cinnabari, le dragonnier au sang de dragon), à Madagascar, à l’Asie du Sud-Est, au nord de l’Australie et aux îles du Pacifique.

Le genre Cordyline est au contraire essentiellement océanien. Il est natif de Nouvelle-Zélande, de l’est de l’Australie, de l’Asie du Sud-Est et de Polynésie, avec une seule espèce présente en Amérique du Sud (Cordyline dracaenoides du Brésil méridional).

Les espèces que vous croisez en horticulture

Côté Dracaena

Dracaena marginata est sans doute le Dracaena le plus vendu en France comme plante d’intérieur. Originaire de Madagascar, il forme des troncs fins surmontés de touffes de feuilles étroites bordées de rouge. C’est une plante très tolérante, parfaite pour les débutants.

Dracaena fragrans (autrefois Dracaena deremensis) est connu sous le nom commercial de « plante-maïs ». Ses feuilles plus larges, souvent panachées de bandes jaunes ou crème dans les cultivars commerciaux (‘Massangeana’, ‘Lemon Lime’), évoquent effectivement le feuillage du maïs. Originaire d’Afrique tropicale.

Dracaena draco, le dragonnier des Canaries, est une espèce arborescente emblématique. Il peut vivre plusieurs siècles et atteint des dimensions monumentales. Il supporte de courtes gelées (jusqu’à environ −5 °C en sujet adulte), ce qui le rend cultivable en pleine terre dans les régions méditerranéennes les plus douces.

Dracaena cinnabari, le dragonnier de Socotra, produit la résine rouge connue sous le nom de « sang de dragon », utilisée depuis l’Antiquité comme teinture et en médecine traditionnelle.

Dracaena sanderiana, vendu sous le nom commercial trompeur de « lucky bamboo », n’est pas un bambou. Ce sont simplement des boutures de tige enracinées dans l’eau ou dans un substrat humide, vendues comme porte-bonheur dans les magasins de décoration.

Côté Cordyline

Cordyline australis est l’espèce la plus rustique et la plus cultivée en pleine terre dans le sud de la France. Originaire de Nouvelle-Zélande, elle forme un tronc unique surmonté d’une touffe de longues feuilles linéaires vertes ou bronze selon les cultivars (‘Atropurpurea’, ‘Red Star’, ‘Torbay Dazzler’). Elle supporte des gelées de l’ordre de −8 à −10 °C une fois adulte, ce qui en fait l’une des rares Asparagaceae arborescentes acclimatables sous le climat océanique français.

Cordyline fruticosa, le « ti plant » ou « cordyline pourpre », est une plante d’intérieur ou de serre, beaucoup plus frileuse que Cordyline australis. Elle se distingue par ses feuilles colorées allant du vert au rose, rouge, pourpre ou panaché. Originaire d’Asie du Sud-Est et du Pacifique, elle a été diffusée par les Polynésiens dans toutes les îles du Pacifique, où elle conserve une importance culturelle et culinaire.

Cordyline indivisa est une espèce néo-zélandaise plus délicate que Cordyline australis, à feuillage plus large et bleuté. Elle est souvent vendue sous le nom commercial fautif de « Dracaena indivisa », notamment pour la composition de jardinières estivales.

Cordyline stricta est une espèce australienne au port plus arbustif, parfois cultivée en pot.

Aspects horticoles pour le jardinier amateur

En intérieur

La plupart des espèces couramment vendues comme plantes d’intérieur sont des Dracaena (Dracaena marginata, Dracaena fragrans, Dracaena reflexa) et, plus rarement, des Cordyline fruticosa. Les exigences culturales sont assez similaires : lumière vive sans soleil direct, arrosages modérés, atmosphère pas trop sèche. Une nuance toutefois : les Cordyline fruticosa sont plus sensibles à l’air sec et à l’eau du robinet calcaire ou fluorée, qui provoque des nécroses brunes en bout de feuilles. Préférez l’eau de pluie ou de l’eau filtrée.

Les Dracaena tolèrent généralement mieux la négligence et les conditions d’éclairage moins favorables. Ce sont des plantes idéales pour les bureaux, les couloirs ou les pièces peu lumineuses, à condition de réduire les arrosages en proportion.

En extérieur sous climat méditerranéen

C’est là que la distinction prend tout son sens pour le jardinier amateur du sud de la France. Sur la Côte d’Azur, en Provence, dans le Languedoc et en Corse, on peut cultiver en pleine terre :

Cordyline australis dans la quasi-totalité des situations bien drainées, à condition de la protéger des vents dominants et d’éviter les sols asphyxiants en hiver. Elle supporte la sécheresse une fois bien installée et fleurit régulièrement à partir de cinq à dix ans, produisant de longues panicules de petites fleurs blanches parfumées.

Dracaena draco dans les situations les plus douces, abritées des gelées tardives, sur sol drainant et calcaire. C’est une plante à croissance lente — il faut compter plusieurs décennies pour obtenir un sujet ramifié — mais d’un effet sculptural exceptionnel.

Les autres espèces du genre Dracaena sont, dans leur grande majorité, des plantes tropicales strictes incompatibles avec une culture extérieure prolongée en France métropolitaine, sauf en serre froide ou en véranda.

Reconnaître les erreurs d’étiquetage en jardinerie

L’erreur commerciale la plus fréquente concerne la « Dracaena indivisa » vendue chaque printemps pour les compositions de jardinières et de balconnières. Il s’agit invariablement d’un Cordyline, le plus souvent Cordyline australis (parfois Cordyline indivisa au sens strict, beaucoup plus rare). Le nom commercial est conservé pour des raisons historiques, mais il est botaniquement faux. La vraie Dracaena indivisa au sens botanique n’existe d’ailleurs pas comme nom valide actuel — c’est un synonyme abandonné de Cordyline indivisa.

Pour vérifier rapidement en jardinerie, soulevez délicatement la plante de son pot pour observer la couleur des racines. Blanches : c’est un Cordyline. Orangées : c’est un Dracaena.

Multiplication et entretien

Les deux genres se multiplient facilement par bouturage de tige ou de tronçon de tige (en faisant cicatriser la base à l’air libre quelques jours avant la mise en terre). Le marcottage aérien fonctionne bien sur les espèces arborescentes des deux genres, notamment Dracaena marginata et Cordyline australis. La multiplication par graine est possible mais lente, et les plantules mettent plusieurs années à atteindre une taille intéressante.

Côté maladies, les Dracaena sont sensibles au fluor de l’eau du robinet (taches brunes en bout de feuilles) et à l’excès d’eau. Les Cordyline en pleine terre peuvent souffrir d’attaques de pourridié racinaire (Armillaria spp.) sur sol mal drainé, et les jeunes pousses sont parfois ravagées par les escargots et les limaces au printemps.

En résumé : six critères à retenir

Pour distinguer un Dracaena d’un Cordyline, vérifiez :

la couleur des racines (orangées chez Dracaena, blanches chez Cordyline) ; la longueur du pétiole (court chez Dracaena, long chez Cordyline) ; le nombre de graines par fruit (une à trois chez Dracaena, plusieurs chez Cordyline) ; l’origine géographique (africaine et asiatique chez Dracaena, océanienne chez Cordyline) ; la rusticité en pleine terre méditerranéenne (limitée chez la plupart des Dracaena sauf Dracaena draco, plus large chez Cordyline australis) ; le contexte commercial (les Dracaena dominent l’offre en plantes d’intérieur, les Cordyline dominent l’offre extérieure pour jardinières et plein sol méditerranéen).

Au-delà du jeu d’identification, comprendre cette distinction permet au jardinier d’adapter ses pratiques — choix de l’eau, de l’exposition, de l’emplacement, de la rusticité espérée — aux exigences réelles de la plante qu’il cultive. Et d’accueillir avec un peu plus de circonspection les étiquettes parfois fantaisistes des étalages de printemps.

Pour aller plus loin

Bibliographie

Brown, R. (1810). Prodromus Florae Novae Hollandiae et Insulae Van-Diemen. Londres.

Chase, M. W., Reveal, J. L. & Fay, M. F. (2009). « A subfamilial classification for the expanded asparagalean families Amaryllidaceae, Asparagaceae and Xanthorrhoeaceae. » Botanical Journal of the Linnean Society, 161(2), pp. 132–136.

Lu, P.-L. & Morden, C. W. (2014). « Phylogenetic relationships among Dracaenoid genera (Asparagaceae: Nolinoideae) inferred from chloroplast DNA loci. » Systematic Botany, 39(1), pp. 90–104.

Mabberley, D. J. (2017). Mabberley’s Plant-Book: A Portable Dictionary of Plants, their Classification and Uses. Cambridge University Press, Cambridge. 1102 pp.

The Angiosperm Phylogeny Group (2016). « An update of the Angiosperm Phylogeny Group classification for the orders and families of flowering plants: APG IV. » Botanical Journal of the Linnean Society, 181(1), pp. 1–20.