Euphorbia lamarckii

Euphorbia lamarckii est un arbuste succulent de la famille des Euphorbiaceae, endémique des îles occidentales de l’archipel canarien. Au sein du genre Euphorbia, elle relève du sous-genre Esula, section Aphyllis, celle des tabaibas ligneuses macaronésiennes.

Elle n’a pas de nom vernaculaire français établi. Aux Canaries on l’appelle tabaiba amarga ou tabaiba salvaje, et higuerilla à La Palma et à Tenerife. Le mot tabaiba est un guanchisme, un terme d’origine aborigène resté vivant dans l’espagnol des îles, qui désigne globalement les euphorbes arbustives de l’archipel.

C’est l’une des plantes les plus banales du paysage canarien — et l’une de celles dont le nom scientifique a été le plus malmené. Pendant plus d’un siècle, deux espèces différentes ont circulé dans la littérature sous une même étiquette, elle-même illégitime. La question mérite d’être traitée en premier, parce qu’elle conditionne la lecture de toute la bibliographie ancienne.

Un nom, trois siècles de confusion

Euphorbia lamarckii Sweet a été publiée dans le Hortus Suburbanus Londinensis : 107 (1818). C’est le nom accepté par POWO.

Pendant l’essentiel du XX<sup>e</sup> siècle, la plante a pourtant été publiée sous le nom Euphorbia obtusifolia Poir. Deux problèmes s’y attachent. D’abord ce nom est un homonyme postérieur illégitime : Euphorbia obtusifolia Lam. existait déjà et désigne une tout autre plante. Ensuite, et c’est plus gênant pour l’utilisateur des flores, l’appellation a été employée indistinctement pour deux espèces canariennes bien séparées — celle des îles occidentales et celle des îles orientales, aujourd’hui Euphorbia regis-jubae.

L’ampleur du désordre a été mesurée. Un décompte relayé par les sources secondaires attribue à David Bramwell le relevé de sept publications, échelonnées de 1847 à 1993, qui donnaient pour ces deux espèces soit un nom erroné, soit une aire de répartition fausse.

Une proposition de conservation du nom Euphorbia obtusifolia Poir. — la proposition 1349, parue dans Taxon 49 (2000) — a été rejetée. Molero et Rovira ont alors établi, dans un travail publié en 2004 dans la revue Vieraea, que le nom légitime et prioritaire pour cette tabaiba est Euphorbia lamarckii Sweet, fondé sur le même type nomenclatural, plutôt que le synonyme hétérotypique Euphorbia broussonetii. C’est la position reprise par la liste des espèces sauvages des Canaries et par les bases nomenclaturales actuelles.

Synonymes homotypiques retenus par POWO : Tirucalia virgata (Haw.) P.V.Heath et Tithymalus obtusifolius Klotzsch & Garcke. Parmi les synonymes hétérotypiques figurent Euphorbia broussonetii Willd. ex Link, Euphorbia virgata Desf. et Euphorbia obtusifolia Poir., ces deux derniers illégitimes, ainsi que Euphorbia obtusifolia var. wildpretii Molero & Rovira.

En pratique : devant une référence ancienne mentionnant Euphorbia obtusifolia, il faut d’abord vérifier de quelle île provient le matériel avant de savoir de quelle espèce on parle.

Les deux variétés

Molero et Rovira distinguent deux variétés au sein de l’espèce.

La variété type est cantonnée au sud de Tenerife.

La variété broussonetii (Willd. ex Link) Molero & Rovira, publiée dans Vieraea 32 : 118 (2004), occupe tout le reste de l’aire, nord de Tenerife compris. Elle se reconnaît à des feuilles plus larges, à sommet plus arrondi, et à des bractées florales externes moins acuminées.

Le rang accordé à ces deux taxons varie selon les sources, certaines les traitant au rang variétal, d’autres ramenant broussonetii à la synonymie de l’espèce. Il est prudent d’en vérifier le statut courant sur POWO avant de l’adopter sur une étiquette.

Description

Arbuste succulent atteignant couramment deux mètres, parfois deux mètres cinquante : c’est l’une des euphorbes canariennes de plus grande taille, et sur les stations favorables elle prend l’allure d’un petit arbre à tronc ligneux.

L’architecture caractéristique repose sur une tige principale unique à la base, brun clair, qui se ramifie ensuite abondamment. Le port varie néanmoins beaucoup selon l’habitat, et ce n’est pas un caractère sur lequel fonder une détermination.

Les feuilles se regroupent au sommet des rameaux en rosettes terminales. Elles sont allongées, entières, vert clair. Dans les stations les plus sèches, la plante peut perdre entièrement son feuillage pendant la saison sèche.

C’est l’inflorescence qui fournit le meilleur caractère diagnostique : une pseudo-ombelle pédonculée, normalement composée, jaune verdâtre, portée à l’extrémité des rameaux. Les bractées florales tombent avant la maturité du fruit, particularité qui sépare l’espèce des autres tabaibas canariennes. Le fruit est une capsule trilobée ; la caroncule des graines est sessile ou portée par un pédicelle très court.

La floraison s’étale du début du printemps à la fin de l’été, en gros d’avril à septembre.

Toutes les parties fraîches renferment un latex blanc, collant et fortement corrosif, appelé dans les îles leche de tabaiba.

Hybrides

Euphorbia lamarckii est l’un des parents d’un nothotaxon canarien décrit : Euphorbia × jubaephylla Svent., signalé de Tenerife, issu du croisement avec Euphorbia aphylla. La graphie Euphorbia × jubaeaphylla circule en parallèle dans les sources. C’est la variété broussonetii qui est donnée comme parent.

Conséquence concrète pour qui cultive des tabaibas au voisinage de populations sauvages : le risque de pollution génétique est réel, et les mises en garde formulées par les sources botaniques canariennes à propos de Euphorbia aphylla valent ici de la même manière.

Ne pas confondre

Avec Euphorbia regis-jubae. C’est la confusion historique, celle qui a produit tout le désordre nomenclatural décrit plus haut. Le critère le plus commode est géographique, car les deux aires ne se recouvrent pas : Euphorbia lamarckii aux îles occidentales, Euphorbia regis-jubae aux îles orientales — Grande Canarie, Lanzarote, Fuerteventura — ainsi qu’au Maroc occidental et au nord du Sahara occidental. Signalons que le nom vernaculaire tabaiba amarga s’applique dans les îles aux deux espèces, tandis que tabaiba morisca désigne plutôt Euphorbia regis-jubae.

Avec Euphorbia balsamifera, la tabaiba douce. Deux critères sûrs : le latex, doux chez celle-ci et corrosif ici, et l’inflorescence, réduite à un cyathe solitaire terminal chez la tabaiba douce contre une pseudo-ombelle composée ici. Les deux espèces relèvent en outre de sous-genres différents.

Avec Euphorbia aphylla, dépourvue de feuilles, donc reconnaissable au premier coup d’œil — sauf s’il s’agit d’un individu hybride, d’aspect intermédiaire.

Avec Euphorbia atropurpurea, qui se signale par ses bractées florales rouge sombre.

Dans la nature

L’espèce occupe Tenerife, le nord-ouest de La Gomera, La Palma et El Hierro. À Tenerife on la trouve sur la côte nord, dans la vallée de l’Orotava, vers Buenavista et Masca, où elle colonise de nombreux barrancos littoraux. À La Palma elle s’étend sur la côte orientale de Santa Cruz vers Mazo et Fuencaliente, avec de beaux peuplements dans la région de Garafía au nord.

L’habitat est celui de l’étage basal aride : versants rocheux, barrancos, pentes littorales exposées. L’espèce est une composante structurante du tabaibal-cardonal, où elle voisine avec Euphorbia canariensisEuphorbia balsamiferaKleinia neriifolia et Plocama pendula.

Une précision s’impose sur l’aire. Certaines sources horticoles l’étendent à la Mauritanie et au Maroc sud-occidental. POWO ne le confirme pas et limite l’espèce aux quatre îles occidentales. Cet écart est vraisemblablement un reliquat de l’ancienne confusion avec Euphorbia regis-jubae, qui est bel et bien présente sur le continent.

Un lien écologique mérite d’être noté : les feuilles de cette tabaiba sont la nourriture de prédilection de la chenille du sphinx des tabaibas, un sphingidé du genre Hyles propre à l’archipel. La plante n’est donc pas seulement un élément du décor, mais le support d’une chaîne alimentaire insulaire.

Comme toutes les euphorbes succulentes, l’espèce est inscrite à l’Annexe II de la CITES.

Culture en pleine terre

Peu exigeante, Euphorbia lamarckii convient bien aux jardins secs du littoral méditerranéen dépourvus de gelées durables.

Il lui faut le plein soleil et un sol drainant, caillouteux ou sableux, pauvre de préférence. Elle supporte le vent et l’exposition maritime, ce qui est cohérent avec son habitat d’origine.

Les arrosages se limitent à la période d’installation. Ensuite, sous climat méditerranéen, les pluies saisonnières suffisent. L’excès d’eau produit des rameaux étirés et fragiles, et ouvre la voie à la pourriture.

Le rythme de végétation demande à être compris : comme les autres tabaibas macaronésiennes, l’espèce est active à la saison fraîche et humide et ralentit au cœur de l’été, où elle peut perdre ses feuilles. C’est un comportement normal, et non un signe de manque d’eau.

Aucune fertilisation n’est nécessaire. Une taille légère en fin d’hiver, limitée au bois mort, suffit à entretenir la silhouette. Toute intervention se fait gants et lunettes, le latex de cette espèce étant l’un des plus agressifs parmi les tabaibas.

Culture en pot

La culture en conteneur est possible, même si la taille adulte rend l’espèce moins commode que d’autres tabaibas pour les collections réduites.

Le substrat sera minéral aux deux tiers au moins : pouzzolane, pomice ou lapilli, sable grossier, et une faible proportion de terreau. Un pot en terre cuite est préférable pour sa perméabilité.

Les arrosages suivent le cycle naturel : réguliers mais mesurés de l’automne au début du printemps, fortement réduits en été, le substrat devant sécher complètement entre deux apports.

Le rempotage se fait tous les deux ou trois ans au début de la période de végétation. En zone gélive, la plante hiverne à l’abri, sous serre froide ou véranda lumineuse, maintenue au sec.

Multiplication

Par bouturage, le procédé est simple et efficace, comme pour la plupart des tabaibas. On prélève un rameau de quinze à vingt centimètres à la lame propre, on arrête l’écoulement du latex à l’eau froide, on laisse cicatriser au sec et à l’ombre une à deux semaines, puis on met à raciner en substrat sableux à peine humide, à la lumière vive.

Par semis, avec des graines fraîches sur substrat minéral. Comme chez les autres tabaibas, les graines récoltées sur des sujets cultivés à proximité d’autres espèces du groupe risquent de donner des semis hybrides.

Dans les deux cas, la protection des mains et des yeux est indispensable.

Maladies et ravageurs

Les ennuis sont peu nombreux et tiennent surtout à la conduite de l’arrosage.

La pourriture du collet et des racines, d’origine fongique, résulte d’un substrat qui reste humide, en particulier pendant le repos estival. Le symptôme se déclare tard, quand la base est déjà compromise.

Les cochenilles farineuses s’installent aux aisselles des rameaux et sous les rosettes terminales, où elles sont bien à l’abri.

Les pucerons peuvent coloniser les jeunes pousses et les inflorescences au printemps, sans conséquence durable.

Quant à la chenille du sphinx des tabaibas, elle consomme les feuilles dans la nature : une défoliation par les chenilles n’a donc rien de pathologique. Dans le bassin méditerranéen, les sphinx voisins inféodés aux euphorbes peuvent se comporter de la même façon sur les sujets cultivés.

Rusticité

L’espèce vient d’un étage bioclimatique sans gelées significatives et sa tolérance au froid est limitée. Les sources consultées pour cette fiche ne donnent aucun seuil vérifié expérimentalement, et il vaut mieux le dire que d’avancer un chiffre.

Ce qu’on peut affirmer découle de l’origine de la plante et du comportement général des tabaibas macaronésiennes : des gelées légères et brèves sont encaissées par un sujet adulte à substrat sec, tandis que le froid accompagné d’humidité provoque des dégâts aux tissus suivis de pourriture. La pleine terre n’est donc raisonnable que dans les situations littorales méditerranéennes les plus douces ; ailleurs, le pot avec hivernage hors gel reste le choix prudent.

Usages traditionnels

Tous les usages documentés découlent des propriétés du latex, corrosif et toxique.

Le plus ancien est l’embarbascar, une technique de pêche pratiquée dès l’époque aborigène : on versait une petite quantité de latex dans les cuvettes littorales pour engourdir ou tuer les poissons qui s’y étaient réfugiés, ramassés ensuite à la main. La même pratique est documentée pour Euphorbia canariensis et pour les autres euphorbes de l’archipel.

En médecine populaire, le latex servait de caustique contre certaines dermatoses, les durillons et les verrues, et d’analgésique contre le mal de dents, appliqué en cataplasme. Ce sont des pratiques dangereuses, aujourd’hui abandonnées.

Un usage local plus inattendu exploite non pas la causticité mais le pouvoir collant de la sève : on l’appliquait sur la peau pour extraire les épines d’Opuntia fichées dedans, problème quotidien dans des îles où le figuier de Barbarie est partout.

Le bois, enfin, a servi de combustible jusqu’à une époque récente.

Une dernière notation, qui éclaire le rapport entre les deux plantes dans la culture insulaire : les sources ethnobotaniques canariennes prêtent au latex de la tabaiba douce la fonction d’antidote contre celui de la tabaiba amère et du cardón.

Questions fréquentes

Quel nom faut-il employer : lamarckiiobtusifolia ou broussonetii ? Euphorbia lamarckii Sweet. Euphorbia obtusifolia Poir. est illégitime et sa conservation a été refusée en 2000 ; Euphorbia broussonetii est un synonyme hétérotypique, employé tout au plus au rang de variété.

Quelle différence avec la tabaiba douce ? Le latex. Celui d’Euphorbia balsamifera est doux et non caustique, cas unique parmi les euphorbes succulentes ; celui d’Euphorbia lamarckii est corrosif comme dans le reste du genre. Les deux espèces appartiennent de surcroît à des sous-genres différents, malgré le nom vernaculaire commun.

Pourquoi ma plante perd-elle ses feuilles en été ? C’est son fonctionnement normal : elle végète à la saison fraîche et ralentit pendant les mois chauds. Augmenter les arrosages à ce moment-là est précisément l’erreur à ne pas commettre.

Le latex est-il dangereux ? Oui. Il est fortement corrosif, irrite violemment les muqueuses et peut provoquer des lésions oculaires graves. Gants et lunettes pour toute taille ou bouture, et rinçage immédiat en cas de contact.

Peut-on prélever une bouture dans la nature ? Non. L’espèce est endémique et relève de l’Annexe II de la CITES ; le matériel doit venir du circuit pépiniériste régulier.

Sites de référence

Plants of the World Online, Royal Botanic Gardens, Kew : https://powo.science.kew.org — Autorité nomenclaturale suivie sur ce site. A fourni la citation de publication originale, les synonymes homotypiques et hétérotypiques, et la délimitation de l’aire île par île.

Flora de Canarias : http://www.floradecanarias.com — Fiche insulaire qui résume la question du nom et les caractères diagnostiques de l’inflorescence ; source des noms vernaculaires.

CanariWiki, Gobierno de Canarias : https://www3.gobiernodecanarias.org/medusa/wiki — Source institutionnelle pour les usages traditionnels, en particulier l’embarbascar et les emplois en médecine populaire.

LLIFLE, Encyclopedia of Succulents : https://llifle.com — Données dimensionnelles et localisations précises des peuplements à Tenerife et à La Palma ; l’extension de l’aire au continent qu’on y lit n’est pas confirmée par POWO.

Dialnet : https://dialnet.unirioja.es — Accès au résumé du travail de Molero et Rovira sur le choix du nom correct, source de la reconstitution nomenclaturale.

Bibliographie

Molero, J. & Rovira, A.M. (2004). Euphorbia lamarckii Sweet, nombre correcto para E. obtusifolia Poir. non Lam. Vieraea 32. [Travail de référence sur la question nomenclaturale : argumente la priorité d’Euphorbia lamarckii après le rejet de la proposition de conservation d’Euphorbia obtusifolia, et publie p. 118 la combinaison Euphorbia lamarckii var. broussonetii.]

Riina, R. et coll. (2013). A worldwide molecular phylogeny and classification of the leafy spurges, Euphorbia subgenus Esula (Euphorbiaceae). Taxon 62(2) : 316–342. [Classification sectionnelle du sous-genre Esula, qui comprend la section Aphyllis des tabaibas macaronésiennes.]

Bramwell, D. & Bramwell, Z. (2001). Wild Flowers of the Canary Islands, 2<sup>e</sup> éd. Editorial Rueda, Madrid. [Référence classique pour la flore canarienne ; base des caractères diagnostiques, notamment la chute précoce des bractées florales et la forme de la caroncule.]

Carter, S. & Eggli, U. (2003). The CITES Checklist of Succulent Euphorbia Taxa (Euphorbiaceae), 2<sup>e</sup> éd. Bundesamt für Naturschutz, Bonn. [Liste de référence des autorités CITES ; permet de vérifier le statut commercial du taxon.]

Eggli, U. (dir.) (2002). Illustrated Handbook of Succulent Plants: Dicotyledons. Springer, Berlin. [Descriptions morphologiques de référence pour les euphorbes succulentes ; nomenclature antérieure aux révisions moléculaires.]