Le genre Echeveria rassemble certaines des plantes succulentes les plus emblématiques de l’horticulture mondiale. Avec leurs rosettes géométriques, leur palette chromatique allant du vert glauque au pourpre profond, leurs feuilles souvent recouvertes d’une pruine cireuse comparable à du givre, et leurs hampes florales en forme de queue de scorpion, ces plantes ont conquis aussi bien les collectionneurs avertis que les amateurs débutants. Pourtant, derrière cette popularité se cache un genre d’une complexité taxonomique remarquable, dont les limites ne cessent d’évoluer au gré des études phylogénétiques. Ce guide réunit tout ce qu’il faut savoir sur les Echeveria : leur origine, leur histoire, leur diversité, leur classification, leurs hybrides, et les principes essentiels de leur culture.
Un genre originaire des Amériques
Les Echeveria sont des succulentes natives du continent américain. Leur centre de diversité incontesté est le Mexique, où l’on rencontre la grande majorité des espèces, des plateaux centraux aux montagnes du sud. L’aire de répartition naturelle du genre s’étend toutefois bien au-delà : elle remonte au nord jusqu’au sud du Texas, avec Echeveria strictiflora comme seule représentante naturelle du territoire des États-Unis, et descend vers le sud à travers l’Amérique centrale jusqu’aux Andes péruviennes, boliviennes et argentines.
Les habitats naturels du genre sont d’une grande diversité. Les Echeveria colonisent les versants rocheux exposés, les falaises calcaires ou volcaniques, les clairières des forêts mixtes de pins et de chênes, parfois les forêts de nuage humides d’altitude, et les zones semi-arides à végétation xérophytique. L’amplitude altitudinale est elle aussi considérable : certaines espèces vivent quasiment au niveau de la mer tandis que d’autres prospèrent au-delà de 3 500 mètres. Cette plasticité écologique explique en partie la difficulté à formuler des conseils de culture universels pour le genre, chaque espèce ayant ses préférences propres héritées de son milieu d’origine.
Un hommage rendu à un artiste botanique mexicain
Le nom Echeveria est un hommage rendu à Atanasio Echeverría y Godoy, artiste botanique mexicain formé à la Real Academia de San Carlos de Mexico. Echeverría participa, en compagnie de son condisciple Juan de Dios Vicente de la Cerda, à la Real Expedición Botánica a Nueva España (1787-1803), grande entreprise scientifique commandée par la couronne espagnole sous le règne de Charles III et dirigée par le botaniste Martín Sessé y Lacasta accompagné du naturaliste novohispan José Mariano Mociño. L’expédition parcourut le territoire de la Nouvelle-Espagne, depuis la Californie jusqu’au Guatemala, et collecta environ quatre mille spécimens végétaux qui donnèrent lieu à près de deux mille aquarelles, principalement exécutées par Echeverría.
C’est en découvrant ces planches que le botaniste suisse Augustin Pyramus de Candolle fut suffisamment impressionné pour dédier le genre à l’artiste mexicain. La description originale paraît en 1828 dans le troisième volume du Prodromus Systematis Naturalis Regni Vegetabilis. Les dates de naissance et de décès d’Atanasio Echeverría restent à ce jour inconnues, ce qui ajoute une certaine mélancolie à la pérennité du nom qui perpétue son souvenir : un artiste oublié dont la mémoire vit aujourd’hui dans des millions de pots à travers le monde.
Morphologie : reconnaître une Echeveria
Les Echeveria sont des plantes succulentes vivaces et sempervirentes, presque toujours en rosette. Cette rosette peut être plaquée au sol, portée par une courte tige ligneuse, ou parfois prolongée sur une tige plus longue chez les espèces arbustives ou retombantes. La taille varie considérablement, d’à peine deux centimètres de diamètre chez les plus naines à plus de cinquante centimètres chez des espèces comme Echeveria gibbiflora.
Les feuilles sont en général obovées à spatulées, charnues, souvent terminées par une pointe mucronée. Leur surface offre une diversité texturale frappante : feuilles glabres et glauques recouvertes d’une pruine cireuse blanchâtre chez Echeveria elegans ou Echeveria lilacina, feuilles pubescentes velues comme un toucher de pêche chez Echeveria pulvinata ou Echeveria setosa, feuilles lisses et brillantes presque vernies chez Echeveria agavoides. Cette pruine cireuse, appelée farina, joue un rôle protecteur contre les rayonnements ultraviolets intenses et limite la perte d’eau par transpiration. Une caractéristique pratique à retenir : la farina ne se reforme pas une fois ôtée, il faut donc manipuler ces plantes en les saisissant par la base.
Les inflorescences des Echeveria sont remarquables et constituent un caractère diagnostique précieux. Elles se présentent sous forme de cymes scorpioïdes (techniquement appelées cincinni), c’est-à-dire de hampes recourbées sur elles-mêmes à la manière de la queue d’un scorpion, portant les fleurs disposées de façon unilatérale. Ces hampes émergent latéralement de la rosette, à l’aisselle des feuilles supérieures. Les fleurs sont pentamères, avec une corolle généralement tubulaire à urcéolée, formée de cinq pétales soudés à la base. Dix étamines complètent la structure florale. Les couleurs dominent dans les tons chauds : rouge vif, orangé, jaune, rose corail, plus rarement blanc verdâtre. Cette coloration et la forme tubulaire renvoient à une coévolution avec les colibris, principaux pollinisateurs du genre, complétés par divers insectes.
À noter enfin une particularité écologique intéressante : contrairement à beaucoup de succulentes, les Echeveria sont polycarpiques, c’est-à-dire qu’elles peuvent fleurir et fructifier plusieurs fois au cours de leur existence sans que la rosette meure après la floraison. Ce trait les distingue notamment des Sempervivum monocarpiques avec lesquels elles sont si souvent confondues.
Un genre riche de plus de deux cents espèces
Le nombre d’espèces reconnues dans le genre Echeveria a sensiblement progressé ces dernières années, sous l’effet à la fois de descriptions nouvelles et de la révision de synonymies anciennes. Plants of the World Online (POWO), la base de référence taxonomique gérée par les Royal Botanic Gardens de Kew, en recense 206 espèces acceptées à la date de la dernière mise à jour consultée (17 décembre 2025). Les sources plus anciennes, comme l’Encyclopædia Britannica, donnent encore une estimation autour de cent cinquante espèces, tandis que certains travaux cytogénétiques récents évoquent une approximation à cent soixante-dix. Ces écarts traduisent à la fois la difficulté de stabiliser la circonscription du genre et l’activité descriptive soutenue dont il fait l’objet.
À cette richesse spécifique s’ajoute une diversité chromosomique exceptionnelle. Les Echeveria présentent une grande variabilité de nombres chromosomiques et de niveaux de ploïdie. La polyploïdie y est fréquente, et le phénomène d’endopolyploïdie somatique (multiplication du génome dans certains tissus) a été mis en évidence par des travaux récents. Ces particularités cytogénétiques expliquent en partie la facilité avec laquelle le genre s’hybride, tant intragénériquement qu’avec ses genres alliés.
Une classification interne en constante réévaluation
La première monographie scientifique d’envergure consacrée au genre est l’œuvre du botaniste américano-allemand Eric Walther, dont l’ouvrage Echeveria fut publié à titre posthume en 1972 par la California Academy of Sciences. Walther y divisait le genre en dix-sept séries informelles (Urbiniae, Gibbiflorae, Elatae, Racemosae, Mucronatae, etc.), regroupement qui reste partiellement utilisé aujourd’hui malgré ses limites. La monographie de Walther a fait l’objet de révisions critiques importantes, notamment de la part de Reid Moran, qui ont conduit à corriger plusieurs de ses synonymies ou rangs taxonomiques.
Les études moléculaires modernes ont profondément bousculé la vision traditionnelle du genre. Les analyses phylogénétiques répétées montrent que Echeveria, tel qu’il est classiquement circonscrit, n’est pas un genre monophylétique : les espèces d’Echeveria s’entremêlent dans les arbres phylogénétiques avec celles de Cremnophila, Graptopetalum, Pachyphytum, Thompsonella, et certaines sections de Sedum (notamment la section Pachysedum). Les anciennes Urbinia, autrefois traitées comme genre distinct puis incluses dans Echeveria, forment quant à elles un groupe monophylétique cohérent à l’intérieur de cet ensemble. La question de savoir s’il faut fragmenter Echeveria en plusieurs genres plus restreints, ou au contraire l’élargir pour absorber les genres voisins dans un concept étendu de Sedum, reste ouverte et fait l’objet de débats taxonomiques actifs.
Principales espèces du genre : panorama par grandes affinités
La richesse spécifique du genre Echeveria (plus de deux cents espèces acceptées) impose un cadre d’organisation pour qui veut s’y retrouver. Deux approches se complètent. La première, classique, repose sur les dix-sept séries informelles définies par Eric Walther dans sa monographie de 1972. La seconde, moléculaire, s’appuie sur les travaux phylogénétiques récents — notamment ceux de Carrillo-Reyes et collaborateurs publiés dans Phytotaxa en 2019 — qui identifient quatre grands clades au sein du « groupe Echeveria » à partir de marqueurs ADN (rbcL, matK, ITS2). Le panorama qui suit présente les principales espèces du genre en suivant ces grandes affinités ; chaque espèce mentionnée fera l’objet d’une fiche détaillée dédiée sur succulentes.net.
Le clade des Urbiniae : un groupe phylogénétiquement bien défini
L’ancien genre Urbinia, aujourd’hui inclus dans Echeveria, forme l’un des rares ensembles monophylétiques clairement soutenus par la phylogénie moléculaire. Les espèces de la série Urbiniae partagent des rosettes denses et compactes, à feuilles épaisses, rigides, à surface généralement glabre (ni cireuse épaisse, ni pubescente), souvent terminées en pointe mucronée et parfois marbrées de tons sombres.
- Echeveria agavoides — La plus emblématique du groupe. Rosette en forme d’agave miniature, feuilles d’un vert brillant souvent rougies à l’apex. Base d’innombrables cultivars phares (‘Lipstick’, ‘Ebony’, ‘Romeo’, ‘Christmas’). Parmi les espèces les plus tolérantes au froid.
- Echeveria purpusiorum (anciennement orthographiée purpusorum) — Feuilles courtes et trapues, vert sombre marbré de pourpre, espèce historique du genre Urbinia.
- Echeveria cuspidata — Rosette plus large que celle d’Echeveria agavoides, feuilles spatulées à pointe acérée caractéristique. Plusieurs variétés reconnues, dont zaragozae.
- Echeveria elegans — Communément appelée « rose mexicaine », rosette compacte vert-bleu pâle ; placée par l’International Crassulaceae Network dans la série Urbiniae, c’est l’une des espèces les plus cultivées au monde.
- Echeveria halbingeri — Petite rosette compacte d’altitude.
Les espèces du clade central et l’espèce type
Ce clade, distinct du précédent, rassemble plusieurs séries de Walther (Echeveria sensu stricto ou Paniculatae, Mucronatae, Nudae, Racemosae, Thyrsiflorae). Il contient l’espèce type du genre désignée par de Candolle, ainsi que la plupart des espèces à feuilles pubescentes ou velues qui constituent un ensemble morphologique cohérent.
- Echeveria coccinea — Espèce type du genre, désignée par Augustin Pyramus de Candolle. Plante caulescente à feuilles velues lancéolées, hampes florales écarlates spectaculaires.
- Echeveria amoena — Petite espèce à rosettes en touffe, fleurs roses.
- Echeveria racemosa — Inflorescence en racème, à la limite du modèle scorpioïde habituel du genre. Donne son nom à la série Racemosae.
- Echeveria nuda — Espèce caulescente à feuilles peu pruineuses, port lâche, fleurs jaune-orangé.
- Echeveria pulvinata — La « plante chenille », feuilles couvertes de poils blancs, port arbustif. À l’origine de plusieurs cultivars connus (‘Ruby’, ‘Frosty’).
- Echeveria setosa — Rosette globulaire hérissée de poils raides blancs, fleurs rouges à apex jaune. Plusieurs variétés (deminuta, minor, oteroi).
- Echeveria harmsii — Petite arbustive aux fleurs rouges remarquablement grandes en proportion de la plante.
- Echeveria leucotricha — Feuilles brun-roux veloutées de trichomes denses, port arbustif.
La série Gibbiflorae : les grandes rosettes mexicaines
La série Gibbiflorae, confirmée comme monophylétique par les analyses phylogénétiques récentes, rassemble des espèces de grande taille, souvent caulescentes (portées sur tige), à rosettes pouvant dépasser quarante centimètres de diamètre. Le centre de diversité du groupe se situe dans le sud du Mexique, en moyenne et haute altitude. La majorité des espèces récemment décrites dans le genre appartiennent à cette série.
- Echeveria gibbiflora — Espèce parente d’innombrables hybrides commerciaux. Grande rosette pouvant dépasser cinquante centimètres, hampe florale très élevée.
- Echeveria shaviana — Feuilles ondulées-crispées au bord, en forme de salade frisée. Plusieurs formes horticoles (Pink Frills, Truffles).
- Echeveria dactylifera — Espèce du nord-ouest du Mexique, feuilles farinacées.
- Echeveria novogaliciana — Proche de Echeveria dactylifera.
- Echeveria coruana, Echeveria patriotica, Echeveria purhepecha — Espèces récemment décrites, endémiques du Michoacán.
La série Pruinosae : les rosettes givrées
La série Pruinosae rassemble plusieurs espèces caractérisées par une pruine cireuse épaisse (farina) conférant aux feuilles un aspect glauque, bleuté, lilas ou blanc presque pur. Les études moléculaires montrent que cette série est paraphylétique — autrement dit, le caractère pruineux est apparu plusieurs fois indépendamment dans l’évolution du genre. C’est pourtant un ensemble pratique à reconnaître sur le terrain.
- Echeveria laui — La plus convoitée des collectionneurs. Pruine d’un blanc presque pur, rosette aux courbes parfaites. Espèce menacée par la collecte illégale au Mexique.
- Echeveria desmetiana — Nom correct de l’espèce longtemps commercialisée sous le nom illégitime Echeveria peacockii (référence : Bischofberger, Crassulacea No. 5, 2017). Feuilles bleu-vert pâle régulièrement pruineuses.
- Echeveria runyonii — Origine nord-mexicaine, parente du célèbre cultivar ‘Topsy Turvy’ aux feuilles retournées vers le haut. Placée selon les auteurs dans Pruinosae ou Angulatae.
- Echeveria lilacina — Rosette aux tons lilas-argentés très caractéristiques, croissance lente.
- Echeveria pulidonis — Petite rosette compacte à feuilles bordées d’un fin liseré rouge sang.
- Echeveria cante — Grande rosette à feuilles remarquablement larges et argentées, bordées d’un fin liseré rouge.
- Echeveria subrigida — Grande rosette à feuilles bleutées bordées de rose pourpré.
La série Secundae : les petites espèces formant des touffes
Les Secundae regroupent des espèces de petite taille produisant abondamment des rejets latéraux, formant rapidement des coussins denses au sol. Plusieurs d’entre elles comptent parmi les Echeveria les plus tolérantes au froid.
- Echeveria secunda — Petite rosette glauque très prolifique, l’une des plus rustiques du genre. Variété glauca particulièrement répandue.
- Echeveria derenbergii — La « peinte » ou « painted lady », petite rosette à feuilles vertes lisérées de rouge, espèce parente de très nombreux hybrides commerciaux.
- Echeveria subalpina — Espèce d’altitude, proche de Echeveria secunda.
La série Occidentales : feuilles sombres et port arbustif
Petit groupe d’espèces souvent caulescentes, à feuilles sombres parfois presque noires.
- Echeveria affinis — Feuilles d’un pourpre presque noir, souvent commercialisée à tort sous les noms ‘Black Knight’ ou ‘Black Prince’ (qui désignent en réalité des hybrides distincts). L’International Crassulaceae Network a clarifié son statut d’espèce botanique à part entière.
- Echeveria craigiana — Espèce du nord-ouest mexicain à feuilles bleu-glauque.
La série Angulatae
Espèces principalement nord-mexicaines, souvent à tiges allongées et à inflorescences pauciflores.
- Echeveria carnicolor — Feuilles couleur chair, port souvent retombant.
- Echeveria tamaulipana — Endémique du Tamaulipas, décrite récemment.
Espèces particulières et taxons remarquables
Quelques espèces méritent d’être signalées pour leur position géographique, leur intérêt taxonomique ou leur diffusion horticole, indépendamment de leur affinité avec les grands ensembles ci-dessus.
- Echeveria strictiflora — Seule espèce naturellement présente sur le territoire des États-Unis (sud du Texas, nord-est du Mexique). Intérêt particulier pour la culture en pleine terre sous climat tempéré.
- Echeveria nodulosa — La « peinte mexicaine » au sens strict, feuilles vertes peintes de lignes pourpres sur les bords et la nervure médiane. Série Nodulosae de Walther.
- Echeveria colorata — Rosette de taille moyenne, dont la forme ‘Mexican Giant’ (parfois élevée au rang variétal) est particulièrement recherchée.
- Echeveria gigantea — Comme son nom l’indique, parmi les plus grandes du genre.
- Echeveria fulgens — Floraison rouge éclatante, série Elatae de Walther.
- Echeveria humilis — Petite espèce à position phylogénétique particulière selon Carrillo-Reyes et al. (2019).
La liste ci-dessus n’est évidemment pas exhaustive : elle privilégie les espèces les plus cultivées, les plus diffusées dans le commerce horticole, et celles qui présentent un intérêt taxonomique ou ornemental marquant.
Une hybridation foisonnante avec les genres alliés
L’une des conséquences pratiques de cette proximité phylogénétique entre Echeveria et ses voisins est la facilité avec laquelle ces genres s’hybrident en culture. Plusieurs hybrides intergénériques, parfaitement fertiles et largement diffusés dans le commerce, portent des noms binomiaux qui combinent les deux genres parents :
- × Graptoveria : croisement entre Graptopetalum et Echeveria. Très répandue en horticulture (cultivar ‘Fred Ives’, ‘Debbie’ par exemple).
- × Sedeveria : croisement entre Sedum et Echeveria. Les cultivars ‘Letizia’ ou ‘Sorrento’ figurent parmi les plus connus.
- × Pachyveria : croisement entre Pachyphytum et Echeveria. Souvent reconnaissable à des feuilles épaisses et claviformes.
- × Cremneria : croisement entre Cremnophila et Echeveria, plus confidentiel.
Cette hybridation intergénérique, combinée à l’hybridation intragénérique massive et au travail des sélectionneurs en Corée du Sud, au Japon, au Mexique et en Europe, a produit des milliers de cultivars. Beaucoup de ces cultivars sont commercialisés sans indication claire de leur statut hybride, et certains noms binomiaux flottant dans le commerce horticole n’ont pas de validité taxonomique réelle. C’est l’une des raisons pour lesquelles l’identification des Echeveria du commerce reste un exercice délicat.
Distinguer Echeveria des genres proches
La confusion la plus fréquente concerne Echeveria et Sempervivum, deux genres morphologiquement similaires au premier coup d’œil. En français, on parle parfois indifféremment de « joubarbes » pour les deux, ce qui est inexact. Les critères de distinction sont pourtant clairs : les Sempervivum sont des plantes du Vieux Monde (Europe et Asie occidentale), naturellement rustiques au gel, à feuilles jamais pruineuses, à fleurs étalées en étoile avec des pétales libres au nombre de huit à seize, et monocarpiques (la rosette meurt après la floraison, seuls les rejets latéraux survivent). À l’inverse, les Echeveria sont américaines, majoritairement non rustiques, souvent pruineuses, à fleurs tubulaires pentamères, et polycarpiques.
Les distinctions avec les autres genres alliés sont plus subtiles. Graptopetalum se reconnaît à ses pétales souvent ornés de marques en chevron ou de mouchetures et à ses fleurs plus largement ouvertes. Pachyphytum présente des feuilles en général plus épaisses, presque cylindriques ou en massue, et des fleurs comportant des appendices nectaires bien visibles à l’intérieur de la corolle. Dudleya, genre californien et de Basse-Californie longtemps placé en sous-taxon de Echeveria par Alwin Berger, se distingue par une dormance estivale marquée (à l’inverse du rythme de la plupart des Echeveria) et une pruine farineuse souvent spectaculaire.
Cultiver les Echeveria : principes généraux
Aucun conseil de culture ne peut être universel pour un genre aussi diversifié, mais quelques principes valent pour la majorité des espèces couramment cultivées.
Lumière : les Echeveria exigent une luminosité importante. En extérieur, le plein soleil leur convient dans la plupart des climats tempérés, mais sous les latitudes méridionales un ombrage léger aux heures les plus chaudes de l’été prévient les coups de soleil sur les feuilles. En intérieur, seule une exposition très lumineuse derrière une fenêtre orientée au sud permet une croissance équilibrée ; faute de lumière suffisante, la rosette s’étiole (les feuilles s’écartent et la tige s’allonge), phénomène irréversible une fois installé.
Substrat : un mélange très drainant est indispensable. Une composition combinant terreau pour cactées, pouzzolane (ou perlite), et sable grossier ou grit minéral donne d’excellents résultats. Un paillage minéral en surface (gravier fin, pouzzolane fine, sable) limite le contact humide avec le collet et améliore l’esthétique.
Arrosage : modéré pendant la saison de croissance, copieux mais espacé, en attendant le séchage complet du substrat entre deux apports. En automne et en hiver, l’arrosage doit être très fortement réduit, voire stoppé pour les espèces les plus sensibles à l’humidité froide. L’eau ne doit jamais stagner au cœur de la rosette, où elle provoque rapidement des pourritures.
Température : la plupart des Echeveria ne tolèrent pas le gel. Quelques exceptions remarquables existent : Echeveria agavoides, Echeveria secunda, Echeveria elegans et certaines de leurs formes peuvent supporter quelques degrés sous zéro à condition que le substrat soit parfaitement sec. Toute donnée de rusticité doit être appréciée au cas par cas et en tenant compte des conditions hivernales locales (humidité, durée du gel, redoux).
Multiplication : la propagation est très facile chez la plupart des espèces, par feuille (méthode reine, simplement déposée sur substrat humide jusqu’à émission de racines et d’une petite rosette), par bouture de tige, par hampe florale décapitée, ou par semis (méthode lente, réservée aux espèces botaniques et à l’hybridation).
Conservation : une popularité qui peut menacer les espèces sauvages
L’engouement pour les Echeveria dans le commerce horticole mondial a, paradoxalement, fragilisé certaines populations naturelles. Plusieurs espèces sont menacées dans leur habitat d’origine, principalement par la destruction des milieux (urbanisation, expansion agricole), mais aussi par la collecte illégale destinée au marché des collectionneurs. Le cas d’Echeveria laui est devenu emblématique : très convoitée pour la pureté blanche de sa pruine et la délicatesse de sa rosette, l’espèce subit une pression de prélèvement sauvage importante au Mexique, malgré sa multiplication horticole maintenant maîtrisée. Le genre dans son ensemble n’est pas inscrit aux annexes de la CITES, mais plusieurs espèces sont protégées par la législation nationale mexicaine (NOM-059-SEMARNAT). Privilégier les plantes issues de multiplications horticoles tracées, par bouture de feuille ou semis chez des producteurs sérieux, reste la meilleure façon de profiter de ce genre exceptionnel sans contribuer à son érosion en milieu naturel.
Foire aux questions
Combien d’espèces compte le genre Echeveria ? Selon Plants of the World Online (Kew), le genre compte 206 espèces acceptées en décembre 2025. Ce chiffre évolue avec les descriptions nouvelles et les révisions de synonymies.
Quelle est la différence entre Echeveria et Sempervivum ? Les Echeveria sont américaines, généralement non rustiques, à fleurs tubulaires et polycarpiques. Les Sempervivum sont européennes et asiatiques, rustiques au gel, à fleurs étoilées et monocarpiques (la rosette meurt après floraison).
Mes Echeveria peuvent-elles passer l’hiver dehors ? Cela dépend de l’espèce et du climat. Quelques espèces (Echeveria agavoides, Echeveria secunda, certaines formes d’Echeveria elegans) tolèrent quelques degrés sous zéro en substrat sec et à l’abri des pluies. La majorité des espèces et des cultivars commerciaux doivent en revanche être rentrés hors gel.
Pourquoi ma rosette d’Echeveria s’étire vers le haut ? Ce phénomène, appelé étiolement, est dû à un manque de lumière. La plante allonge sa tige et écarte ses feuilles à la recherche de luminosité. L’étiolement est irréversible sur les parties déjà formées, mais peut être stoppé en augmentant la lumière. On peut aussi recéper la rosette pour repartir sur une nouvelle base.
Faut-il enlever la pruine cireuse de mes Echeveria ? Non. La farina est une protection naturelle contre les ultraviolets et la déshydratation. Une fois ôtée par frottement, elle ne se reforme pas sur la feuille concernée. Toujours manipuler ces plantes par la base.
Sites de référence
Plants of the World Online (POWO, Royal Botanic Gardens Kew) — référence taxonomique mondiale pour les plantes vasculaires : https://powo.science.kew.org/
IPNI (International Plant Names Index) — base de données nomenclaturale internationale, indispensable pour vérifier les protologues : https://www.ipni.org/
GBIF (Global Biodiversity Information Facility) — agrégateur mondial de données d’occurrence et de répartition : https://www.gbif.org/
iNaturalist — base d’observations citoyennes géoréférencées, très utile pour visualiser la répartition réelle des espèces : https://www.inaturalist.org/
International Crassulaceae Network — réseau spécialisé sur les Crassulaceae, animé par Margrit Bischofberger ; publie la revue Crassulacea avec corrections nomenclaturales régulières : https://www.crassulaceae.ch/
LLIFLE — Encyclopedia of Living Forms, encyclopédie en ligne très étoffée sur les succulentes : http://www.llifle.com/
Bibliographie
de Candolle, A.P. (1828). Prodromus Systematis Naturalis Regni Vegetabilis, vol. 3. Treuttel & Würtz, Paris. [Description originale et publication valide du genre Echeveria, dédié à Atanasio Echeverría y Godoy.]
Walther, E. (1972). Echeveria. California Academy of Sciences, San Francisco. [Première grande monographie du genre, publiée à titre posthume. Propose une organisation en dix-sept séries informelles encore partiellement en usage. Plusieurs synonymies et rangs proposés par Walther ont depuis été révisés.]
Palomino, G., Martínez-Ramón, J., Cepeda-Cornejo, V., Ladd-Otero, M., Romero, P. & Reyes-Santiago, J. (2021). Chromosome Number, Ploidy Level, and Nuclear DNA Content in 23 Species of Echeveria (Crassulaceae). Genes 12(12): 1950. [Étude cytogénétique récente confirmant la grande variabilité chromosomique du genre et la présence marquée d’endopolyploïdie somatique.]
Bischofberger, M. (Éd.) (2017). Crassulacea No. 5 — Corrections in Genus Echeveria 1. International Crassulaceae Network. [Recueil de révisions nomenclaturales du genre, incluant notamment la mise au jour de la confusion historique autour d’Echeveria peacockii (nom illégitime renvoyant en réalité à Dudleya pulverulenta), à remplacer par Echeveria desmetiana.]
