Aeonium tabuliforme (Haw.) Webb & Berthel. est l’une des espèces les plus iconiques et immédiatement reconnaissables du genre Aeonium, et plus largement de toute la flore succulente mondiale. Endémique strict du nord de l’île de Tenerife, dans l’archipel des Canaries, il forme une rosette plate strictement unique — pressée contre le rocher comme une véritable soucoupe ou une assiette de porcelaine — qui peut atteindre 45 à 60 cm de diamètre tout en ne dépassant pas 5 à 8 cm de hauteur. Cette physionomie radicalement aplatie, sans équivalent dans le genre, lui a valu ses noms vernaculaires anglais évocateurs de « saucer plant » ou « dinner plate aeonium » (« plante soucoupe » ou « aeonium assiette »). Plante strictement monocarpique au niveau de l’individu — non ramifiée et mourant entièrement après floraison — Aeonium tabuliforme met trois à quatre ans à fleurir, produisant alors une hampe florale érigée de 40 à 60 cm garnie de petites fleurs jaune doré qui couronnent l’unique rosette avant sa disparition. Adapté aux falaises humides orientées au nord des massifs d’Anaga et de Teno, où il s’installe presque toujours sur des surfaces verticales auxquelles ses feuilles serrées en disposition spirale parfaite (suite de Fibonacci visible) s’accrochent comme une bernacle végétale, Aeonium tabuliforme incarne l’aboutissement d’une convergence évolutive vers la rosette plate maximale. Pour le botaniste comme pour le collectionneur, c’est l’une des fiches obligatoires de toute représentation du genre, et probablement l’une des espèces les plus fascinantes par la pure géométrie de sa forme.
Comment reconnaître Aeonium tabuliforme
Aeonium tabuliforme est probablement l’Aeonium le plus immédiatement identifiable du genre — sa silhouette est tellement caractéristique qu’aucun amateur, même débutant, ne peut sérieusement la confondre avec une autre espèce du genre une fois la morphologie typique reconnue.
Port général. Rosette unique strictement plate, presque parfaitement aplatie horizontalement, plaquée contre le substrat comme une assiette posée à plat. Stature totale de seulement 5 à 8 cm de hauteur, pour un diamètre pouvant atteindre 45 à 60 cm chez les sujets adultes bien établis — soit un rapport diamètre/hauteur de l’ordre de 8 à 12 fois plus large que haut, ratio absolument unique dans le genre où la plupart des espèces présentent des rapports de l’ordre de 1 à 3 fois. Le sujet adulte évoque effectivement davantage une soucoupe végétale ou une assiette en porcelaine verte qu’une plante succulente classique. Cette physionomie a justifié les noms vernaculaires anglais (saucer plant, dinner plate aeonium) qui sont parmi les plus descriptivement précis de tous les Aeonium.
Tige. Quasi-inexistante, réduite à un court axe ligneux de 2 à 5 cm de longueur, généralement caché entre les feuilles inférieures. La plante ne ramifie pas dans la grande majorité des cas — elle est strictement non ramifiée à l’état spontané — ce qui en fait une espèce strictement monocarpique au niveau de l’individu (la mort de la rosette florifère est la mort de la plante entière). Quelques rarissimes sujets cultivés peuvent produire un ou deux rejets latéraux après écimage forcé, mais ce comportement est exceptionnel et anormal.
Rosette. Unique, plate à plate-concave, jusqu’à 45-60 cm de diamètre chez les sujets matures. Caractère diagnostique le plus distinctif : la disposition spirale parfaite des feuilles suit la suite de Fibonacci de manière particulièrement visible, créant les motifs spiralaires (parastiches) caractéristiques visibles à l’œil nu chez les sujets adultes. Le nombre de feuilles peut atteindre 200 à 300 sur une rosette mature. Cette géométrie spiralaire parfaite est d’une régularité quasi-mathématique qui en fait l’un des sujets favoris des photographes botaniques et des amateurs de phyllotaxie végétale.
Feuilles. Charnues, vert vif à vert tendre, spatulées à oblancéolées, mesurant typiquement 6 à 12 cm de long sur 2 à 4 cm de large. Apex pointu mais court, base étroite (cunéiforme). Les feuilles sont disposées presque horizontalement — caractère anatomique remarquable qui maximise la surface photosynthétique exposée à la lumière diffuse en habitat ombragé.
Plusieurs caractères diagnostiques distinguent les feuilles de Aeonium tabuliforme :
- Pubescence courte sur la face supérieure et les marges — caractère partagé avec quelques autres Aeonium (notamment Aeonium canariense, Aeonium spathulatum) mais qui contraste avec la majorité du genre dont les feuilles sont glabres et glauques. Cette pubescence donne au feuillage un aspect légèrement velouté au toucher.
- Cils marginaux blanchâtres translucides très visibles, particulièrement développés sur les marges et donnant aux feuilles un ourlet argenté caractéristique sous lumière oblique. Ces cils sont parmi les plus marqués du genre, comparables à ceux d’Aeonium ciliatum et Aeonium simsii.
- Couleur typiquement vert vif à vert tendre, sans la pruine glauque caractéristique des Aeonium xérophytiques côtiers. Sous fort ensoleillement, les marges peuvent prendre des tonalités rosées-rougeâtres modérées, mais la coloration de fond reste verte.
- Texture relativement fine pour un Aeonium, en cohérence avec l’habitat humide et ombragé d’origine — Aeonium tabuliforme est moins succulent au sens strict que les Aeonium xérophytes côtiers.
Inflorescence. Apparaît après 3 à 4 ans de croissance végétative. Hampe florale érigée, jaune-vert, succulente épaisse, atteignant 40 à 60 cm de hauteur, voire 70 cm chez certains sujets vigoureux. C’est l’une des hampes florales les plus contrastées avec le port végétatif dans tout le genre : sur une rosette horizontale de 5 cm de haut, surgit soudain un grand axe vertical de 50 cm portant des centaines de petites fleurs.
Fleurs. Jaune doré franc, étoilées, à pétales lancéolés, nombreuses (parfois plus de 300 par hampe), serrées en panicule pyramidale dense. Floraison printanière à début d’été, principalement de mai à juillet selon les conditions. Chaque rosette florifère est strictement monocarpique : après fructification, la plante entière meurt, ne laissant que les graines (et éventuellement un ou deux rejets latéraux exceptionnels qui auraient pu être produits avant floraison).
La rosette plate : un caractère iconique du genre
La morphologie de Aeonium tabuliforme mérite un traitement à part car elle représente l’aboutissement d’une convergence évolutive vers la rosette plate maximale, sans équivalent ailleurs dans le genre Aeonium ni dans la famille des Crassulaceae.
Le contexte évolutif. Les Aeonium présentent une diversité morphologique remarquable, du sous-arbuste arborescent (Aeonium arboreum, Aeonium urbicum) à la plante tapissante stolonifère (Aeonium simsii) en passant par les sous-arbustes ramifiés en coussin (Aeonium haworthii, Aeonium decorum). Au sein de cette diversité, Aeonium tabuliforme représente l’extrémité « minimaliste verticale, maximale horizontale » : réduction maximale de la croissance en hauteur, expansion maximale en surface horizontale.
L’adaptation au substrat vertical. Cette physionomie correspond directement à son habitat naturel — les falaises verticales humides orientées au nord des massifs d’Anaga et de Teno. Sur une falaise verticale, une rosette traditionnelle dressée serait défavorisée (gravité, surface d’attache réduite, exposition au lessivage). Une rosette plate horizontale adopte une orientation perpendiculaire à la paroi rocheuse, maximisant la surface d’attache contre la roche tout en présentant l’ensemble des feuilles à la lumière atmosphérique diffuse. La plante apparaît dans son habitat naturel comme une véritable bernacle végétale, plaquée contre la falaise comme un disque vert.
Conséquences fonctionnelles. Cette morphologie plate horizontale a plusieurs conséquences fonctionnelles :
- Maximisation de la surface photosynthétique par feuille présente, sans gradient lumineux entre les feuilles (toutes à la même hauteur)
- Rétention d’eau de condensation par la disposition en disque qui peut accumuler l’humidité atmosphérique au cœur de la rosette
- Stabilité mécanique sur les surfaces verticales par accroche multiple via les nombreuses feuilles plates en contact avec la roche
- Réduction de l’évapotranspiration par diminution du volume corporel total exposé au vent
- Concentration des bourgeons reproductifs sur un seul méristème terminal, optimisant l’investissement reproductif au moment de la floraison
Phyllotaxie spirale parfaite. L’arrangement spirale des feuilles suit la suite de Fibonacci de manière particulièrement claire chez Aeonium tabuliforme. Les nombres de parastiches (lignes spirales) sont typiquement 8 et 13 chez les rosettes de moyenne taille, 13 et 21 chez les rosettes adultes plus grandes — valeurs successives de la suite de Fibonacci. Cette phyllotaxie maximise l’efficacité d’occupation de la surface disponible et la capture lumineuse, et témoigne des principes mathématiques généraux qui régissent l’organogenèse végétale. Aeonium tabuliforme est l’un des sujets pédagogiques classiques pour illustrer la phyllotaxie spirale en botanique.
Position sectionnelle. Aeonium tabuliforme est généralement placé dans la section Patinaria selon plusieurs traitements (Bañares 2015, Cristini 2022). Le nom de section Patinaria dérive du latin patina (« plat creux, soucoupe »), désignation parfaitement adaptée à la morphologie de l’espèce. Cette section regroupe également Aeonium hierrense, espèce plus grande à port en grande rosette unique mais à stature un peu plus dressée que tabuliforme. La section Patinaria regroupe ainsi des Aeonium à grandes rosettes uniques, non ramifiés, monocarpiques au niveau de l’individu — caractères qui les distinguent à la fois des Aeonium arborescents (section Aeonium) et des Aeonium à rosettes cupuliformes (ancienne section Greenovia, aujourd’hui intégrée à Aeonium).
Hybrides et obtentions horticoles
Aeonium tabuliforme est rarement impliqué dans des hybrides naturels, en raison principalement de son habitat très spécifique (falaises humides nord-orientées) qui réduit les chances de cohabitation florissante avec d’autres Aeonium au moment des floraisons concomitantes.
Hybrides naturels. Quelques hybrides hypothétiques avec d’autres Aeonium tinerféens (Aeonium ciliatum, Aeonium urbicum) ont été suggérés ponctuellement dans la littérature horticole, mais aucun n’est formellement décrit ni reconnu par les autorités taxonomiques. L’isolement morphologique de Aeonium tabuliforme (rosette plate unique, port radicalement différent) suggère également une certaine isolation reproductive partielle, qui limiterait l’hybridation effective avec les autres Aeonium.
Cultivar ‘Variegata’. L’unique forme horticole formellement décrite est Aeonium tabuliforme ‘Variegata’, à feuillage vert plus foncé bordé d’une marge crème à blanche caractéristique. Ce cultivar conserve la silhouette plate iconique de l’espèce mais avec un effet visuel encore plus saisissant grâce à la panachure marginale. Comme tous les cultivars panachés, ‘Variegata’ exige une lumière vive pour maintenir l’expression de la panachure (l’ombre dilue la coloration dans un vert uniforme) et se multiplie exclusivement par voie végétative à partir des très rares rejets adventifs. Sa diffusion en France reste confidentielle mais croissante chez les pépiniéristes spécialisés.
Hybrides intergénériques. Aucun hybride documenté entre Aeonium tabuliforme et d’autres genres voisins (Sempervivum, Aichryson, Monanthes) n’est connu. Quelques tentatives expérimentales horticoles ont eu lieu mais sans résultats reproductibles.
Confusions possibles
Compte tenu de sa morphologie absolument unique, Aeonium tabuliforme est rarement confondu avec d’autres espèces du genre une fois la silhouette typique reconnue. Quelques confusions sont néanmoins possibles, particulièrement chez les jeunes sujets ou en présence d’expressions phénotypiques atypiques.
Avec Aeonium hierrense (endémique de La Palma et El Hierro) : autre espèce de la section Patinaria, partage le caractère de rosette unique non ramifiée et monocarpique. Aeonium hierrense est cependant nettement plus grande (rosette pouvant atteindre 50-70 cm de diamètre, mais sur une stature plus dressée — la rosette est en coupe peu profonde plutôt que strictement plate). Sa hampe florale est également plus volumineuse, atteignant parfois 1,5-2 m. La distribution les départage : Aeonium tabuliforme à Tenerife uniquement, Aeonium hierrense à La Palma et El Hierro.
Avec Aeonium nobile (endémique de La Palma) : autre grande rosette unique non ramifiée monocarpique. Aeonium nobile présente cependant des rosettes nettement plus convexes (en coupe peu profonde plutôt que plates), des feuilles plus charnues et plus épaisses, des fleurs roses-blanches au lieu de jaune doré, et une distribution palmienne. La confusion morphologique est rare une fois la coloration florale prise en compte.
Avec les espèces de l’ancienne section Greenovia (Aeonium aureum, Aeonium aizoon, Aeonium dodrantale, Aeonium diplocyclum) : ces espèces partagent le caractère monocarpique au niveau de l’individu et la rosette unique, mais présentent un caractère diagnostique radicalement différent : leurs rosettes se ferment en coupe étroite pendant la dormance estivale, formant un véritable bourgeon protecteur fermé hermétiquement. Aeonium tabuliforme ne ferme jamais sa rosette ainsi : elle reste ouverte et plate toute l’année, simplement avec des feuilles externes qui peuvent légèrement se relever en cas de stress hydrique.
Avec un jeune sujet d’Aeonium urbicum ou Aeonium canariense : ces deux grandes espèces canariennes peuvent passer par une phase juvénile où la rosette est temporairement assez plate, avant de développer la stature dressée typique. Cette confusion est cependant transitoire et résolue par l’observation de l’évolution du sujet sur quelques années.
Taxonomie
Aeonium tabuliforme (Haw.) Webb & Berthel. est le nom accepté selon POWO (Plants of the World Online, Royal Botanic Gardens, Kew, consultation 2026). L’histoire taxonomique de l’espèce, comme celle de plusieurs autres Aeonium canariens, s’inscrit dans la révision systématique des Crassulaceae au XIXᵉ siècle.
Description originale. Sempervivum tabuliforme a été décrit en 1819 par le botaniste anglais Adrian Hardy Haworth (1768-1833) dans son Supplementum Plantarum Succulentarum (Supplément aux plantes succulentes), à la page 69. Haworth, autorité majeure des Crassulaceae au début du XIXᵉ siècle, a décrit plusieurs autres Aeonium canariens dans cet ouvrage et les autres publications similaires (notamment Sempervivum haworthii qui a donné Aeonium haworthii, déjà mentionné dans la fiche dédiée). L’épithète tabuliforme a été choisie par Haworth en référence à la forme de tablette ou de table qu’évoque la rosette plate — composé du latin tabula (« tablette, parfois tablette de cire pour écrire ») et du suffixe -formis (« en forme de »).
Combinaison dans Aeonium. Le transfert formel vers le genre Aeonium a été effectué dès 1840 par Philip Barker Webb et Sabin Berthelot dans leur Histoire Naturelle des Îles Canaries, vol. 3, partie 1, page 184 — ouvrage fondateur de la flore canarienne dans lequel ils ont décrit le genre Aeonium lui-même et opéré le transfert de plusieurs dizaines d’espèces de Sempervivum vers le nouveau genre. La combinaison Aeonium tabuliforme (Haw.) Webb & Berthel. fait donc partie des établissements génériques d’origine du genre.
Désignations alternatives au XIXᵉ siècle. Plusieurs descriptions concurrentes ou redécrites ont été proposées au cours des décennies suivantes, témoignant de la confusion taxonomique de l’époque autour des Crassulaceae canariennes :
- A.P. de Candolle (1851) propose Sempervivum complanatum dans Le Jardin Fleuriste 1 (Misc.) : 35. L’épithète complanatum (« aplati ») évoquait également le port plat caractéristique. Désormais en synonymie sous Aeonium tabuliforme. La combinaison Aeonium complanatum (A.DC.) Lem. dans Plantes Grasses page 12 (1869) est également en synonymie.
- Carl August Bolle (1859) décrit Aeonium berthelotianum dans Bonplandia (Hannover) 7 : 239, en hommage à Sabin Berthelot, co-auteur de l’Histoire Naturelle des Îles Canaries. Désormais en synonymie.
- H. Christ (1887) procède à plusieurs (re)combinaisons sous Sempervivum (S. berthelotianum, S. macrolepum) dans Botanische Jahrbücher für Systematik 9 : 161.
- Webb ex Christ (1887) décrit Aeonium macrolepum dans la même publication 9 : 112. L’épithète macrolepum (« à grandes écailles ») évoquait probablement les feuilles disposées de manière imbriquée comme des écailles. Désormais en synonymie.
- Knoche (1923) décrit Aeonium umbelliforme dans Vagandi Mos 1 : 101, 289. L’épithète umbelliforme (« en forme d’ombelle ») évoquait probablement la forme de la rosette ou de l’inflorescence. Désormais en synonymie.
- Lindinger (1926) propose Sempervivum umbelliforme dans Abhandlungen Auslandskunde, Reihe C 21(8) : 197.
Synonymie acceptée par POWO (2026). Particulièrement riche, témoignant de l’histoire taxonomique mouvementée :
- Sempervivum tabuliforme Haw. (1819) — basionyme, Supplementum Plantarum Succulentarum : 69.
- Aeonium berthelotianum Bolle (1859) — Bonplandia (Hannover) 7 : 239.
- Aeonium complanatum (A.DC.) Lem. (1869) — Plantes Grasses : 12.
- Aeonium macrolepum Webb ex Christ (1887) — Botanische Jahrbücher für Systematik 9 : 112.
- Aeonium umbelliforme Knoche (1923) — Vagandi Mos 1 : 101, 289.
- Sempervivum berthelotianum (Bolle) Christ (1887).
- Sempervivum complanatum A.DC. (1851) — Le Jardin Fleuriste 1 (Misc.) : 35.
- Sempervivum disciforme DC. ex Praeger (1932), pro syn. — An Account of the Sempervivum Group : 147.
- Sempervivum macrolepum Christ (1887).
- Sempervivum umbelliforme Linding. (1926).
Étymologie. Le nom de genre Aeonium dérive du grec ancien aiônios (αἰώνιος), « éternel » ou « sans âge », en référence à la longévité des rosettes. L’épithète tabuliforme est composée du latin tabula (« tablette, table, tablette de cire pour écrire ») et du suffixe -formis (« en forme de, ressemblant à »), signifiant donc littéralement « en forme de tablette » ou « en forme de table ». Cette épithète descriptive est l’une des plus précises du genre, capturant exactement la morphologie distinctive de l’espèce. Le terme est couramment utilisé en botanique pour désigner des structures aplaties horizontalement.
Section. Aeonium tabuliforme est placé dans la section Patinaria selon les traitements modernes (Bañares 2015 ; Cristini 2022). Le nom de section dérive du latin patina (« plat creux, soucoupe, casserole peu profonde »), désignation parfaitement adaptée à la morphologie de l’espèce-type de la section. La section Patinaria regroupe deux espèces principales : Aeonium tabuliforme et Aeonium hierrense, qui partagent les caractères de grande rosette unique non ramifiée, plante strictement monocarpique au niveau de l’individu, croissance en habitat de falaise.
Noms vernaculaires. En anglais, l’espèce est désignée sous les noms évocateurs de « saucer plant » (« plante soucoupe »), « dinner plate aeonium » (« aeonium assiette ») ou « flat-topped aeonium » (« aeonium à sommet plat »). En allemand, Tafel-Hauswurz (« joubarbe-table »). En espagnol canarien, bejeque chico ou simplement bejeque, terme générique pour les Aeonium aux Canaries.
Récompenses. Aeonium tabuliforme a reçu l’Award of Garden Merit (AGM) de la Royal Horticultural Society britannique, distinction honorant les plantes ornementales d’exception offrant les meilleures performances et l’intérêt esthétique le plus élevé en culture de jardin. Cette reconnaissance institutionnelle souligne le statut iconique de l’espèce dans l’horticulture britannique et internationale.
Aeonium tabuliforme dans la nature
Aeonium tabuliforme est endémique strict de l’île de Tenerife, principale île de l’archipel canarien. Selon POWO, sa distribution naturelle se concentre sur le nord de Tenerife uniquement, dans deux massifs principaux :
- Le massif d’Anaga, à l’extrémité nord-est de l’île, dont les falaises atlantiques nord-orientées offrent les conditions humides idéales à l’espèce
- Le massif de Teno, à l’extrémité nord-ouest de l’île, aux conditions écologiques similaires
Ces deux massifs sont les plus anciens géologiquement de Tenerife (datant d’environ 7 millions d’années pour Anaga et 6 millions d’années pour Teno), antérieurs à la formation du Teide central (1-2 millions d’années). Leur ancienneté géologique a permis l’évolution d’une flore endémique riche dont Aeonium tabuliforme est l’un des éléments emblématiques.
Étage altitudinal. Aeonium tabuliforme est une espèce de basse altitude, généralement présente entre environ 50 et 600 mètres au-dessus du niveau de la mer, exceptionnellement jusqu’à 800 m. Cette gamme altitudinale relativement basse contraste avec celle d’Aeonium spathulatum qui monte jusqu’à 2 500 m. Aeonium tabuliforme dépend des conditions atmosphériques humides apportées par les alizés condensés sur les versants nord, conditions qui se raréfient en altitude.
Habitat principal : les falaises orientées au nord. Le caractère écologique le plus distinctif de Aeonium tabuliforme est sa stricte préférence pour les falaises orientées au nord (face nord ou nord-ouest), généralement des falaises basaltiques verticales en bord de littoral ou dans les ravines profondes. Cette orientation expose les sujets à :
- L’humidité atmosphérique permanente apportée par les alizés du nord-est, condensée sur les versants nord en formant la couverture nuageuse caractéristique de la mar de nubes canarienne
- L’ombrage relatif qui protège des températures excessives de la journée canarienne et préserve l’humidité du substrat dans les fissures
- Les précipitations occulttes par condensation directe sur le feuillage et la roche, particulièrement importantes pour la survie en saison sèche
Sur ces falaises, Aeonium tabuliforme se présente le plus souvent sur les surfaces verticales elles-mêmes — caractère écologique remarquable. Les sujets s’enracinent dans les fissures et anfractuosités, et leurs rosettes plates se déploient parallèlement à la paroi rocheuse, perpendiculairement à la direction de la gravité. Cette présentation « en bernacle végétale » est l’une des plus singulières de toute la flore canarienne.
Habitats secondaires. L’espèce peut également être trouvée :
- Dans les ravines (barrancos) profondes où les conditions sont localement comparables aux falaises nord (humidité, ombrage)
- Sur les vieux murs en pierre des maisons et terrasses agricoles dans les zones d’Anaga et de Teno, qui peuvent reproduire artificiellement les conditions des falaises naturelles
- Plus rarement, sur des surfaces horizontales rocheuses dans des zones très ombragées et humides
Flore associée. Aeonium tabuliforme coexiste dans son habitat naturel avec une cohorte d’autres endémiques tinerféens des falaises humides nord : Aeonium ciliatum, Aeonium urbicum, Aeonium cuneatum, Aeonium decorum, Aeonium haworthii (selon les massifs), Sempervivella longicaulis, Aichryson laxum, Greenovia aurea (= Aeonium aureum), des fougères endémiques, et plusieurs Cistus et Lobularia. Cette association de Crassulaceae endémiques sur les falaises nord-tinerféennes est l’une des plus riches de tout le bassin macaronésien.
Statut de conservation. Aeonium tabuliforme n’est pas évalué actuellement sur la Liste rouge globale de l’UICN, mais son endémisme à un seul massif insulaire et sa restriction à un type d’habitat très spécifique (falaises humides nord-orientées) le rendent potentiellement vulnérable. Plusieurs sites d’occurrence sont inclus dans le Parc rural d’Anaga (Parque Rural de Anaga, créé en 1987 et reconnu Réserve de biosphère par l’UNESCO en 2015) et dans le Parc rural de Teno, qui apportent une protection administrative formelle. Les pressions principales sont liées au tourisme excessif sur les sentiers d’Anaga, au piétinement des falaises accessibles, et à la collecte illégale par certains amateurs sans scrupules.
Une plante de falaise verticale
L’écologie de Aeonium tabuliforme est l’une des plus spécialisées de tout le genre, avec une adaptation très poussée à la vie sur surfaces verticales humides. Cette spécialisation mérite un développement particulier car elle éclaire à la fois la morphologie iconique de l’espèce et les contraintes culturales spécifiques.
La spécialisation aux falaises verticales. Plusieurs caractères convergent vers cette spécialisation :
- Forme de la rosette plate horizontale, qui adopte naturellement une orientation perpendiculaire à la paroi rocheuse, parallèle au plan de la falaise
- Système racinaire relativement réduit, fonctionnel principalement dans les fissures rocheuses peu profondes
- Feuilles disposées en disposition spirale serrée, sans gradient vertical lumineux entre les feuilles puisque toutes sont au même niveau
- Métabolisme adapté à l’humidité atmosphérique régulière, avec une dormance estivale moins marquée que chez les Aeonium xérophytiques côtiers
- Pubescence foliaire qui peut servir à capter les gouttelettes d’humidité atmosphérique et à les diriger vers le centre de la rosette
- Cycle de vie monocarpique strict au niveau de l’individu, qui maximise l’investissement reproductif unique en l’absence de possibilité de propagation végétative dans l’habitat extrême
Le rôle de la mar de nubes. Le facteur écologique central pour Aeonium tabuliforme est la couverture nuageuse permanente ou semi-permanente qui se forme par condensation des alizés sur les versants nord des massifs canariens, à des altitudes typiquement situées entre 600 et 1 500 m. Cette mar de nubes (« mer de nuages ») apporte :
- Une humidité atmosphérique élevée (souvent > 80 % pendant plusieurs heures par jour)
- Des précipitations occulttes par condensation directe (la « pluie horizontale » des canariens), pouvant représenter localement 100 à 300 % de la pluviométrie verticale classique
- Des températures modérées comparées aux étages inférieurs et supérieurs (typiquement 15-25 °C en journée, rarement < 10 °C la nuit en hiver)
Bien que Aeonium tabuliforme occupe principalement la zone située en-dessous de la base de la mar de nubes (50-600 m), il bénéficie indirectement des conditions hydriques générées par le système atmosphérique alizéen sur les falaises nord-orientées.
Convergence évolutive vers la rosette plate. Cette morphologie iconique de Aeonium tabuliforme représente un exemple frappant de convergence évolutive. D’autres plantes succulentes et non-succulentes, dans des habitats analogues (falaises humides verticales) à travers le monde, ont développé indépendamment des morphologies similaires : certaines Echeveria mexicaines, plusieurs Aichryson canariens, certains Sempervivum arctico-alpins, et même certaines mousses ou lichens en milieu non-succulent. La rosette plate horizontale est donc une réponse adaptative générale à l’occupation des surfaces verticales humides, Aeonium tabuliforme en représentant l’expression la plus complète et la plus aboutie au sein du genre.
Culture
La culture de Aeonium tabuliforme présente plusieurs particularités liées à sa spécialisation écologique et à son cycle de vie strictement monocarpique au niveau de l’individu. Les paramètres de culture ci-dessous valent pour la France métropolitaine, en distinguant les conditions méditerranéennes et les conditions atlantiques tempérées.
Exposition. Mi-ombre lumineuse à plein soleil tamisé. C’est l’un des rares Aeonium qui craint le plein soleil estival direct prolongé : son habitat naturel sur falaises ombragées orientées au nord ne l’a pas sélectionné pour résister au rayonnement direct intense. En climat méditerranéen côtier, prévoir une protection contre le soleil direct l’après-midi en plein été (ombrière, voile d’ombrage, exposition est, etc.). En climat atlantique tempéré, le plein soleil est généralement bien toléré, en raison de la luminosité globalement plus diffuse. Le plein soleil intensifie la coloration rougeâtre des marges foliaires sous stress lumineux modéré, mais une exposition trop forte cause des brûlures foliaires irréversibles.
Substrat. Mélange à drainage soigné mais avec une part organique appréciable, en cohérence avec l’origine en fissures rocheuses où s’accumulent un peu d’humus. La combinaison recommandée est environ 50 % de terreau de qualité (peu fibreux, bien décomposé), 35 % de pouzzolane fine ou pumice, et 15 % de sable grossier. Le pH neutre à légèrement acide convient. Aeonium tabuliforme tolère mieux que les Aeonium xérophytiques côtiers une certaine fertilité organique du substrat.
Arrosage. Plante à croissance hivernale et printanière, avec une dormance estivale modérément marquée. Arroser régulièrement de septembre à juin dès que les deux premiers centimètres du substrat sont secs au toucher. En été, réduire les apports sans les supprimer totalement : l’espèce ne tolère pas une sécheresse atmosphérique prolongée comme certains autres Aeonium. Un arrosage tous les dix à quinze jours en juillet-août en climat méditerranéen sec maintient le sujet en bonne santé. Important : éviter absolument l’eau au cœur de la rosette en période chaude — l’humidité stagnante au centre de la rosette plate peut provoquer une pourriture rapide du méristème, qui signifie la mort instantanée du sujet (puisque la plante n’a qu’une rosette unique).
Fertilisation. Apports modérés d’engrais liquide équilibré dilué (NPK 5-10-10 ou équivalent succulentes) une fois par mois pendant la saison de croissance. Aeonium tabuliforme répond bien aux apports nutritifs, en cohérence avec sa croissance énergétique sur 3-4 ans avant la floraison.
Conduite en pot. Fortement recommandée, c’est probablement la modalité culturale principale pour cette espèce en climat tempéré. Privilégier les contenants larges et peu profonds (vasques, bols, jardinières peu hautes de 15-20 cm de profondeur) — la stature plate de l’espèce s’accommode bien d’un système racinaire superficiel étendu. Les contenants en terre cuite naturelle facilitent l’évaporation et préviennent les excès d’humidité. La technique alpine consistant à enterrer le pot dans un substrat de gravier en extérieur en été et à le rentrer en intérieur en hiver — pratiquée dans les jardins anglais — est particulièrement adaptée à Aeonium tabuliforme. Rempotage tous les deux ans en début de saison de croissance.
Conduite en pleine terre. Plus délicate que pour les autres Aeonium. En climat méditerranéen côtier (zone USDA 9b à 10a), Aeonium tabuliforme peut être conduit en pleine terre dans les rocailles drainées, à condition de reproduire artificiellement les conditions de falaise nord : exposition mi-ombre à ombre claire, drainage exemplaire, protection contre les vents desséchants. La plantation dans les fissures de murets de pierre sèche orientés au nord ou à l’est est l’une des meilleures façons de cultiver l’espèce en pleine terre, recréant artificiellement son habitat naturel. En climat atlantique tempéré, la pleine terre reste possible avec des conditions similaires.
Multiplication
Aeonium tabuliforme est l’une des espèces les plus difficiles à multiplier du genre en raison de son port strictement non ramifié et de son cycle de vie monocarpique au niveau de l’individu.
Semis. Méthode de référence et probablement la seule vraiment fiable pour cette espèce. Récolter les graines après floraison sur le sujet mère mourant — étape obligatoire et émotionnellement délicate puisque le sujet entier disparaît à ce moment. Les graines sont très fines (poudre fine), à semer en surface sur un substrat fin et humide à 18-22 °C, sous couvert humide. Germination en deux à trois semaines. Croissance lente la première année — il faudra 3 à 4 années avant que les semis n’atteignent la stature de floraison à leur tour, perpétuant le cycle. Bonne nouvelle : Aeonium tabuliforme produit en floraison plusieurs centaines de graines par hampe florale, ce qui assure une descendance abondante.
Bouture de feuilles. Possible mais délicate. Prélever des feuilles externes saines de la rosette adulte (en évitant absolument de prélever sur la rosette d’un sujet mort ou mourant), les laisser cicatriser une semaine à plat à l’ombre, puis les déposer sur un substrat très drainant à peine humide. La feuille produit de très petits méristèmes adventifs à sa base après plusieurs semaines, qui développeront progressivement une nouvelle rosette miniature. Le taux de réussite est faible (10-30 %) et la croissance subséquente très lente. Cette méthode reste néanmoins la seule alternative au semis pour préserver des cultivars végétativement (notamment ‘Variegata’).
Bouture de tige. Quasi-impossible chez l’espèce naturelle non ramifiée. Les très rares sujets ayant produit un rejet latéral peuvent en théorie être détachés et bouturés selon la méthode classique des Aeonium (cicatrisation à plat puis enracinement dans substrat drainant), mais ce comportement est exceptionnel.
Conséquences pratiques. L’impossibilité quasi-totale de propagation végétative classique implique que :
- Les sujets de Aeonium tabuliforme sont toujours plus chers en commerce que les Aeonium multipliables végétativement
- La conservation génétique de l’espèce dépend essentiellement du semis, ce qui maintient la diversité génétique
- Les cultivars (comme ‘Variegata’) ont une diffusion limitée par la difficulté de multiplication végétative
- Le cycle de vie d’un sujet de Aeonium tabuliforme en culture est limité à 3-4 années avant floraison-mort, ce qui en fait une espèce à renouvellement régulier en collection
Maladies et ravageurs
Aeonium tabuliforme est généralement peu affecté par les ravageurs et maladies en culture, mais sa vulnérabilité particulière à la pourriture du méristème en fait une espèce à surveiller attentivement.
Pourriture du méristème central. Le risque le plus dangereux pour l’espèce. L’eau qui stagne au cœur de la rosette plate, particulièrement en climat humide ou après arrosage par aspersion, peut provoquer une pourriture fongique du bourgeon apical. Comme la plante a une rosette unique, cette pourriture signifie la mort instantanée du sujet (sans possibilité de récupération via d’autres rosettes comme chez les Aeonium ramifiés). Prévention exclusive : arroser exclusivement à la base, jamais par aspersion ; orienter le pot pour que l’eau de pluie ne s’accumule pas au cœur de la rosette ; en hiver, abriter le sujet sous toit ou en serre froide pour éviter l’accumulation d’eau de pluie au cœur.
Limaces et escargots. En climat océanique humide ou en pleine terre, les limaces peuvent endommager rapidement les feuilles charnues fines de Aeonium tabuliforme. Granulés à base de phosphate ferrique ou ramassage manuel nocturne. La protection est particulièrement importante car la plante n’a qu’une rosette unique : la perte de plusieurs feuilles externes peut sérieusement compromettre l’esthétique et la photosynthèse du sujet.
Cochenilles farineuses. Planococcus citri et Pseudococcus longispinus peuvent coloniser le cœur de la rosette serrée. Inspection régulière. Traitement par tampon imbibé d’alcool isopropylique à 70 % en application localisée, ou pulvérisation de savon insecticide en traitement étendu.
Pucerons sur la jeune inflorescence au moment où la hampe florale émerge. Pulvérisation de savon noir dilué.
Pourriture racinaire consécutive à un arrosage excessif sur substrat insuffisamment drainant — risque modéré, similaire aux autres Aeonium.
Rusticité
Aeonium tabuliforme est modérément rustique parmi les Aeonium canariens. L’espèce tolère brièvement des températures de l’ordre de –2 à –3 °C en condition sèche, et accuse des dégâts foliaires significatifs en deçà de –4 à –5 °C. Cette rusticité moyenne, intermédiaire entre les espèces de basse altitude (rusticité limitée) et les espèces de haute altitude (rusticité supérieure), reflète son habitat de basse à moyenne altitude sur les falaises nord-orientées.
En France métropolitaine, la zone USDA 9b représente le seuil acceptable pour la culture en pleine terre de l’espèce. Les stations littorales abritées des zones 10a — frange méditerranéenne très protégée des vents froids du nord et du nord-est, microclimats du golfe du Morbihan, Île de Bréhat, Belle-Île, certaines portions de la côte de Granit Rose, Île de Ré dans les zones les plus douces — lui conviennent particulièrement bien grâce à l’absence de gels prolongés et à l’humidité atmosphérique élevée qui rappelle les conditions canariennes d’origine.
Au-delà de la zone 9b, la culture en pot avec hivernage en serre froide hors gel, en véranda lumineuse à 5-10 °C, ou même en intérieur derrière une fenêtre lumineuse devient obligatoire. Aeonium tabuliforme tolère relativement bien la culture en intérieur à condition que la lumière soit suffisante (équivalent fenêtre sud-est ou sud-ouest non obstruée).
Comme pour tous les Aeonium, la combinaison froid + humidité hivernale est nettement plus dangereuse que le froid sec. Particularité notable de Aeonium tabuliforme : son port plat horizontal le rend particulièrement vulnérable à l’accumulation de neige ou de glace au cœur de la rosette en cas de chute hivernale, ce qui peut déclencher une pourriture du méristème central. Protection sous toit ou abri impérative en cas de risque de neige ou de pluie verglaçante.
Usages
L’usage horticole de Aeonium tabuliforme est principalement contemplatif et collectionneur, en raison de son caractère iconique et de la difficulté relative de sa culture.
Sujet ornemental d’exception. Sa silhouette plate parfaitement géométrique en fait l’un des sujets succulents les plus photographés et exposés du monde. La phyllotaxie spirale parfaite, visible à l’œil nu chez les sujets adultes, attire l’œil et fascine les amateurs de géométrie naturelle. Pour cette raison, Aeonium tabuliforme est souvent présenté en sujet isolé dans une grande vasque peu profonde, plutôt que mêlé à d’autres plantes en composition mixte — la mise en valeur de sa forme unique justifie cette présentation isolée.
Collection de Crassulaceae spécialisée. Aeonium tabuliforme est un sujet obligatoire pour toute collection de Crassulaceae sérieuse. Sa morphologie singulière, sa restriction à la section Patinaria aux côtés d’Aeonium hierrense, et son statut iconique dans le genre en font un élément incontournable de toute représentation diversifiée.
Composition à thème falaises canariennes. Pour les jardiniers attentifs à la cohérence biogéographique, Aeonium tabuliforme peut être associé à Aeonium ciliatum, Aeonium urbicum, Aeonium cuneatum (ou ses semis) et à des fougères endémiques canariennes pour reconstituer une micro-flore de falaises nord-tinerféennes botaniquement cohérente. Cette approche thématique nécessite cependant des conditions de culture spécialisées (humidité, mi-ombre, drainage extrême) plus contraignantes que les compositions méditerranéennes classiques.
Plantation murale. L’une des utilisations les plus heureuses de Aeonium tabuliforme est sa plantation dans les fissures de murets de pierre sèche orientés au nord ou à l’est, dans les jardins méditerranéens humides ou atlantiques tempérés. Cette présentation reproduit fidèlement l’habitat naturel de l’espèce et permet à la plante d’exprimer pleinement son port pressé contre la roche.
Sujet pédagogique. Aeonium tabuliforme est un excellent sujet pour illustrer plusieurs concepts botaniques fondamentaux : la phyllotaxie spirale et la suite de Fibonacci, la convergence évolutive vers les rosettes plates en habitat de falaise, la monocarpie stricte au niveau de l’individu et les stratégies de reproduction sémelpare, l’adaptation aux substrats verticaux. Pour les enseignants, formateurs ou animateurs de jardin botanique, c’est un sujet d’exception.
Award of Garden Merit. Le statut de récipiendaire de l’Award of Garden Merit (AGM) de la Royal Horticultural Society britannique souligne le statut iconique de l’espèce dans l’horticulture internationale. Cette reconnaissance est mentionnée par de nombreux pépiniéristes spécialisés comme argument de vente.
L’espèce est considérée comme non toxique, sans danger en présence d’enfants ou d’animaux domestiques.
FAQ
Mon Aeonium tabuliforme a fleuri, va-t-il survivre ? Non, malheureusement. Aeonium tabuliforme est strictement monocarpique au niveau de l’individu, c’est-à-dire que la mort de la rosette florifère signifie la mort de la plante entière (puisqu’elle n’a qu’une seule rosette non ramifiée). Après floraison et fructification, le sujet meurt complètement. La seule consolation : récolter les nombreuses graines produites par la hampe florale (plusieurs centaines par sujet) pour ressemer et perpétuer le cycle. Les semis donneront de nouveaux sujets qui fleuriront à leur tour 3 à 4 ans plus tard.
Pourquoi Aeonium tabuliforme a-t-il une forme aussi plate ? Cette morphologie est une adaptation à son habitat naturel sur les falaises verticales humides orientées au nord des massifs d’Anaga et de Teno à Tenerife. La rosette plate horizontale s’oriente perpendiculairement à la paroi rocheuse, maximisant la surface d’attache contre la roche tout en présentant l’ensemble des feuilles à la lumière atmosphérique diffuse. C’est l’aboutissement d’une convergence évolutive vers la « rosette plate maximale » optimisée pour la vie sur surfaces verticales.
Pourquoi Aeonium tabuliforme ne produit-il pas de rejets ? Parce qu’il est strictement non ramifié — caractère évolutif lié à son habitat de falaise et à sa stratégie reproductive sémelpare (un seul effort reproductif maximal après 3-4 ans). Cette caractéristique limite drastiquement les possibilités de propagation végétative classique : pas de boutures de tige possibles, et seules les boutures de feuilles (avec un faible taux de réussite) ou le semis permettent de multiplier l’espèce.
Comment éviter la mort de mon Aeonium tabuliforme par pourriture ? La pourriture du méristème central, causée par l’accumulation d’eau au cœur de la rosette plate, est la cause de mortalité numéro un en culture. Préventions : arroser exclusivement à la base (jamais par aspersion ou en mouillant le centre de la rosette) ; protéger le sujet de la pluie d’orage estivale ; en hiver, abriter sous toit ou en serre froide ; orienter légèrement le pot pour faciliter l’écoulement de l’eau ; vérifier régulièrement que le centre de la rosette reste sec.
Peut-on cultiver Aeonium tabuliforme en pleine terre dans le sud de la France ? Oui, sur la frange littorale méditerranéenne (Var, Bouches-du-Rhône, Alpes-Maritimes, Hérault, Aude, Pyrénées-Orientales, Corse côtière) en zone USDA 9b à 10a, à condition de respecter les exigences spécifiques de l’espèce : exposition mi-ombre à ombre lumineuse, drainage exemplaire, et idéalement plantation dans les fissures d’un muret de pierre sèche orienté au nord ou à l’est qui reproduit artificiellement l’habitat naturel. La culture en plein soleil sur sol horizontal est plus difficile et donne des sujets stressés.
Combien de temps vit un Aeonium tabuliforme ? La durée de vie typique en culture est de 3 à 4 ans, période au terme de laquelle la plante fleurit et meurt. Quelques sujets exceptionnels peuvent vivre 5 à 6 ans en culture si les conditions ne déclenchent pas la floraison (lumière insuffisante, températures trop chaudes ou trop fraîches, etc.). Cette longévité courte impose un renouvellement régulier de la plante en collection, principalement par semis à partir des graines récoltées.
Quelle différence entre Aeonium tabuliforme et Aeonium hierrense ? Les deux espèces appartiennent à la même section Patinaria et partagent le caractère de rosette unique non ramifiée monocarpique. Cependant, Aeonium hierrense est nettement plus grande (rosette pouvant atteindre 50-70 cm de diamètre, mais sur une stature plus dressée — la rosette est en coupe peu profonde plutôt que strictement plate). Sa hampe florale est également plus volumineuse, atteignant parfois 1,5-2 m. La distribution les départage : Aeonium tabuliforme à Tenerife uniquement, Aeonium hierrense à La Palma et El Hierro.
Sites de référence
Plants of the World Online (POWO) — fiche d’Aeonium tabuliforme : https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:272263-1
International Plant Names Index (IPNI) — Aeonium tabuliforme : https://www.ipni.org/n/272263-1
GBIF — Global Biodiversity Information Facility : https://www.gbif.org/species/4197551
iNaturalist — observations d’Aeonium tabuliforme : https://www.inaturalist.org/taxa/507556-Aeonium-tabuliforme
Banco de Datos de Biodiversidad de Canarias : https://www.biodiversidadcanarias.es/
Endémicas Canarias — flore endémique de Tenerife : https://endemicascanarias.com/
International Crassulaceae Network (ICN) : https://www.crassulaceae.ch/
Royal Horticultural Society — fiche culturale et Award of Garden Merit : https://www.rhs.org.uk/plants/search?query=aeonium+tabuliforme
LLIFLE — Encyclopedia of Living Forms : https://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Crassulaceae/
Parc rural d’Anaga (Tenerife) — espace protégé majeur pour les populations naturelles d’Aeonium tabuliforme : https://www.tenerifeon.es/parc-rural-danaga/
Bibliographie
Bañares Baudet, Á. (2015). Las plantas suculentas (Crassulaceae) endémicas de las Islas Canarias. Editorial Turquesa, Santa Cruz de Tenerife. [Traité de référence sur les Crassulaceae endémiques des Canaries, avec données détaillées sur les populations naturelles d’Aeonium tabuliforme dans les massifs d’Anaga et de Teno, et placement sectionnel dans Patinaria.]
Bolle, C.A. (1859). [Description d’Aeonium berthelotianum]. Bonplandia (Hannover), 7 : 239. [Description sous nom honorant Sabin Berthelot, désormais en synonymie sous Aeonium tabuliforme.]
Bramwell, D. & Bramwell, Z. (2001). Wild Flowers of the Canary Islands, 2ᵉ éd. Editorial Rueda, Madrid. [Ouvrage de terrain illustré pour l’identification d’Aeonium tabuliforme dans son habitat naturel de falaises nord-tinerféennes.]
Brilhante, M. et al. (2021). Diversification of Aeonium species across Macaronesian Archipelagos : correlations between genome-size variation and conservation status. Frontiers in Ecology and Evolution, 9 : 607338.
Christ, H. (1887). [Combinaisons sous Sempervivum]. Botanische Jahrbücher für Systematik, 9 : 161. [Combinaisons multiples au XIXᵉ siècle, désormais en synonymie.]
Cristini, M. (2022). The genus Aeonium. Piante Grasse, 42 (Supplément) : 1–225. [Monographie taxonomique et culturale la plus récente du genre, traitement détaillé d’Aeonium tabuliforme et placement sectionnel dans Patinaria.]
de Candolle, A.P. (1851). [Description de Sempervivum complanatum]. Le Jardin Fleuriste, 1 (Misc.) : 35. [Désignation alternative ultérieure, désormais en synonymie.]
Dobignard, A. & Chatelain, C. (2011). Index synonymique de la flore d’Afrique du nord, vol. 3 : 1-449. Éditions des Conservatoire et Jardin botaniques, Genève.
Eggli, U. (2003). Illustrated Handbook of Succulent Plants : Crassulaceae. Springer, Berlin. [Synthèse encyclopédique avec description morphologique standard d’Aeonium tabuliforme.]
Govaerts, R. (1995). World Checklist of Seed Plants, 1(1, 2) : 1-483, 529. MIM, Deurne.
Haworth, A.H. (1819). Sempervivum tabuliforme. Supplementum Plantarum Succulentarum : 69. Londres. [Description originale de l’espèce sous Sempervivum. Ouvrage majeur sur les plantes succulentes du début du XIXᵉ siècle. L’épithète tabuliforme a été choisie par Haworth en référence à la forme caractéristique de tablette aplaties qu’évoque la rosette plate.]
Knoche, H. (1923). [Description d’Aeonium umbelliforme]. Vagandi Mos, 1 : 101, 289. [Désignation alternative, désormais en synonymie.]
Lemaire, C. (1869). [Combinaison sous Aeonium complanatum]. Plantes Grasses : 12. [Combinaison de Sempervivum complanatum dans Aeonium, désormais en synonymie.]
Liu, H.Y. (1989). Systematics of Aeonium (Crassulaceae). National Museum of Natural Science, Taiwan, Special Publication 3. [Référence anatomique et systématique fondatrice du genre, avec discussion de la position sectionnelle d’Aeonium tabuliforme.]
Mes, T.H.M. (1995). Phylogenetic and systematic implications of chloroplast and nuclear DNA variation in Aeonium. In : ‘t Hart, H. & Eggli, U. (éds), Evolution and Systematics of the Crassulaceae : 30–49. Backhuys, Leyde.
Messerschmid, T.F.E. et al. (2023). Inter- and intra-island speciation and their morphological and ecological correlates in Aeonium (Crassulaceae). Annals of Botany, 131(4) : 697–722. [Phylogénie ddRADseq la plus complète du genre.]
Mort, M.E., Soltis, D.E., Soltis, P.S., Francisco-Ortega, J. & Santos-Guerra, A. (2002). Phylogenetics and evolution of the Macaronesian clade of Crassulaceae inferred from nuclear and chloroplast sequence data. Systematic Botany, 27(2) : 271–288.
Muer, T., Sauerbier, H. & Cabrera Calixto, F. (2016). Die Farn- und Blütenpflanzen der Kanarischen Inseln. Margraf Publishers, Weikersheim. [Flore exhaustive des Canaries avec description détaillée des populations d’Aeonium tabuliforme dans les falaises nord-tinerféennes.]
Praeger, R.L. (1932). An Account of the Sempervivum Group. Royal Irish Academy, Dublin. [Synthèse historique majeure du complexe Sempervivum sensu lato avec traitement d’Aeonium tabuliforme.]
Webb, P.B. & Berthelot, S. (1840). Histoire Naturelle des Îles Canaries, vol. 3, partie 1 : 184. Béthune, Paris. [Combinaison de Sempervivum tabuliforme dans le nouveau genre Aeonium, créant Aeonium tabuliforme (Haw.) Webb & Berthel. Ouvrage fondateur de la flore canarienne dans lequel le genre Aeonium a été formellement établi.]
