Euphorbia horrida

Voici l’une des plus parfaites illusions du monde végétal. Avec ses colonnes gris-bleu profondément côtelées, hérissées d’épines noires rigides, Euphorbia horrida passe pour un cactus auprès de quiconque ne la regarde pas de près. Son nom commercial anglais, African milk barrel, le baril à lait africain, dit assez le malentendu : la silhouette est celle d’un Ferocactus, la biologie celle d’une euphorbe du Karoo, et le trait qui tranche est le latex blanc qui perle à la moindre entaille.

Une précision s’impose d’emblée, car elle conditionne la lecture de toute la fiche. Dans le genre Euphorbia, ce nom fait partie de ceux que la révision taxonomique a rattrapés : POWO traite Euphorbia horrida Boiss. comme un synonyme de Euphorbia polygona Haw., espèce décrite cinquante-sept ans plus tôt. La plante vendue partout sous l’étiquette horrida est donc, selon le traitement actuel, une forme de Euphorbia polygona. Ce texte la décrit pour ce qu’elle est : la forme la plus épineuse et la plus recherchée d’un ensemble variable dont le nom valide est celui de Haworth. La section Taxonomie revient en détail sur ce point.

Comment reconnaître Euphorbia horrida

C’est un arbrisseau succulent épineux, à tiges se ramifiant irrégulièrement depuis la base. Avec l’âge, il forme des touffes serrées de colonnes dressées pouvant atteindre 1 m de large, dont la ressemblance avec certains cactus est frappante.

Les tiges sont érigées, cylindriques, épaisses de 10 à 15 cm, hautes de 75 cm et parfois jusqu’à 1,5 m. Leur couleur va du gris-bleu au vert grisâtre, souvent marquée de stries blanchâtres. Les côtes, au nombre de dix à vingt, sont saillantes, ailées, séparées par des sillons profonds, et plus ou moins ondulées sur leur crête.

Les épines réclament une précision, car les fiches de vulgarisation se trompent régulièrement sur ce point : ce ne sont pas des stipules modifiées, mais des pédoncules d’inflorescences stériles qui persistent et se lignifient. Sur chaque côte, on compte un à cinq de ces pédoncules épineux serrés les uns contre les autres, longs de 4 à 10 mm, accompagnés d’une à quatre épines principales, redoutables, rigides, atteignant 40 mm. Ce mode de production d’épines est le même que chez Euphorbia ferox et Euphorbia enopla, et il diffère radicalement de celui des euphorbes candélabres, qui portent des épines stipulaires par paires.

L’involucre est finement pubescent, avec cinq glandes vertes et cinq grands lobes ; le pistil est trilobé. La floraison a lieu en été.

Enfin, il faut savoir que plusieurs clones circulent, dont les tiges vont du blanc au vert grisâtre, plus ou moins épineuses selon les cas.

Hybrides

C’est ici l’une des espèces les plus concernées du genre. Les hybrides dits « de Euphorbia horrida » sont extrêmement répandus dans le commerce et dans les collections. Ils impliquent plusieurs espèces, souvent à la suite de croisements accidentels, et sont largement multipliés pour leur vigueur. Leur origine hybride les rend très variables, et il est en pratique impossible d’identifier les parents à partir des seuls caractères végétatifs.

Les sources spécialisées suggèrent en outre l’existence d’hybrides naturels entre cette plante et des euphorbes plus élevées, qui expliqueraient les grandes formes très épineuses circulant sous des noms de variétés.

À cela s’ajoutent des formes tératologiques abondamment cultivées : formes cristées, aux crêtes en éventail aplaties sur le dessus, et formes monstrueuses aux tiges irrégulières formant des massifs de plus de cinquante têtes, souvent d’aspect plus proche d’un totem que d’une euphorbe. Ces formes sont vendues sous des appellations horticoles sans valeur nomenclaturale, du type var. gigas hort.

En clair : une plante achetée sous l’étiquette Euphorbia horrida peut être une forme de Euphorbia polygona, un hybride d’origine incertaine, ou un cultivar tératologique. C’est une donnée à intégrer avant tout achat, et une raison de privilégier les vendeurs qui documentent l’origine de leur matériel.

Confusion avec d’autres espèces

La confusion première est celle du groupe lui-même : Euphorbia polygona au sens strict et l’entité horticole horrida se ressemblent au point que les sources spécialisées signalent la difficulté à les séparer. C’est précisément ce constat qui a conduit à leur réunion sous un nom unique.

Avec Euphorbia ferox et Euphorbia enopla, la parenté est réelle et le type d’épines identique, mais le port diffère : ces deux dernières forment des coussins bas de tiges plus courtes et plus grêles, là où l’entité horrida développe de véritables colonnes de 10 à 15 cm de diamètre.

Avec les cactus, enfin, la confusion est classique et parfaitement compréhensible : c’est un cas d’école de convergence évolutive entre deux familles sans lien de parenté proche. La règle est simple et sans appel : une entaille superficielle libère un latex blanc chez l’euphorbe, jamais chez un cactus. La vérification doit se faire avec des gants, ce latex étant irritant.

Taxonomie

Euphorbia horrida a été décrite par Edmond Boissier dans son Centuria Euphorbiarum, page 27 (1860), à partir de matériel sud-africain récolté par Drège. Euphorbia polygona, le nom aujourd’hui accepté, avait été publié par Adrian Hardy Haworth dans les Miscellanea Naturalia, page 184 (1803). L’antériorité joue donc en faveur du nom de Haworth, et POWO suit sur ce point les travaux de Bruyns, qui a placé Euphorbia horrida en synonymie.

Ce regroupement n’est pas unanime. Detlef H. Schnabel a défendu le maintien d’une variété horrida au sein de Euphorbia polygona, précisément pour éviter que la diversité morphologique de l’ensemble ne se dissolve dans un nom unique. La combinaison Euphorbia polygona var. horrida (Boiss.) D.H.Schnabel existe donc et circule, mais POWO ne reconnaît aucun taxon infraspécifique au sein de l’espèce.

POWO retient pour Euphorbia polygona plusieurs synonymes hétérotypiques, parmi lesquels Euphorbia cucumerina Willd. (1799), Euphorbia horrida Boiss. (1860), ainsi que différentes variétés publiées par Schnabel dans la revue Euphorbia World. La littérature horticole en fait circuler bien d’autres, dont Euphorbia horrida var. striata et var. noorsveldensis de White, Dyer et Sloane (1941), rangées en synonymie ou recombinées selon les auteurs.

L’épithète horrida signifie hérissée, en référence évidente à l’armature d’épines ; polygona renvoie au nombre élevé de côtes.

Le nom vernaculaire anglais est African milk barrel, parfois many-angled cactus euphorbia pour l’espèce au sens large.

Dans la nature

L’espèce, au sens de Euphorbia polygona, est endémique d’Afrique du Sud. POWO situe son aire dans le centre-sud et le sud de la province du Cap ; l’évaluation nationale sud-africaine la donne pour le Cap-Oriental.

Les stations classiquement citées pour l’entité horrida et ses variétés donnent une idée de la géographie fine du groupe : les montagnes du Wittepoort dans le district de Willowmore, dans le bas Grand Karoo, mais aussi les environs de Steytlerville et de Jansenville, cette dernière localité étant celle du Noorsveld déjà rencontré avec Euphorbia caerulescens.

Un trait écologique mérite d’être signalé, car il est peu connu : dans le Cap-Oriental, ces euphorbes hébergent Viscum minimum, un gui parasite minuscule qui vit presque entièrement à l’intérieur des tissus de son hôte et n’émerge que pour fleurir et fructifier. C’est l’un des rares guis cultivés hors de son aire naturelle, précisément par des collectionneurs de succulentes.

Sur le plan de la conservation, la liste rouge nationale sud-africaine classe Euphorbia polygona en préoccupation mineure, avec une population considérée comme stable. Comme toutes les euphorbes succulentes, l’espèce relève de l’Annexe II de la CITES pour son commerce international.

Culture

C’est une plante facile, ce qui explique sa très large diffusion.

Le substrat sera minéral et très drainant ; l’espèce n’est pas difficile sur sa composition exacte. L’exposition va de la mi-ombre au plein soleil, avec une nuance utile : la tolérance au plein soleil varie d’un clone à l’autre, et la règle empirique retenue par les cultivateurs veut que plus la forme est petite et globuleuse, moins elle supporte le soleil direct. Un excès de soleil estival est mal supporté par les formes trapues.

Le régime d’arrosage est le même que chez Euphorbia ferox, et pour la même raison : l’aire d’origine reçoit des pluies en hiver comme en été. La plante accepte donc des arrosages modérés toute l’année, à l’exception des mois les plus froids. C’est là que réside le principal danger : elle pourrit facilement si elle reste humide au froid, et la ventilation du local d’hivernage compte autant que la parcimonie des arrosages.

En été, une fertilisation légère est appréciée, surtout si la plante n’a pas été rempotée récemment.

L’espèce drageonne volontiers et forme avec le temps des massifs larges ; en pot, il faut prévoir un contenant plutôt large et des divisions périodiques. Épines rigides et latex irritant imposent gants épais et protection oculaire pour toute manipulation.

Multiplication

Le prélèvement de rejets basaux est la voie la plus simple : la plante se ramifie avec enthousiasme et fournit du matériel en abondance. Le rejet séparé cicatrise au sec quelques jours avant plantation dans un substrat sec et drainant.

Le semis se pratique au printemps ou en été et donne d’excellents résultats sur cette espèce.

Le greffage concerne surtout les formes cristées et monstrueuses, souvent proposées greffées bien qu’elles poussent aussi sur leurs propres racines, plus lentement.

Comme toujours, l’outil est désinfecté à l’alcool et la coupe rincée pour arrêter l’écoulement du latex.

Maladies et ravageurs

La pourriture est le risque dominant, presque toujours liée à un excès d’eau en période fraîche ou à un substrat trop retenteur. Une bonne ventilation réduit sensiblement ce risque.

Les cochenilles farineuses, y compris racinaires, sont le ravageur habituel sous abri. La densité des épines et la profondeur des sillons entre côtes compliquent l’accès à l’épiderme : mieux vaut intervenir tôt, au coton-tige imbibé d’alcool.

Les cicatrices brunes et liégeuses sur les tiges proviennent de brûlures solaires ou de chocs. Elles sont définitives mais sans gravité.

Rusticité

C’est l’une des euphorbes succulentes les plus tolérantes au froid, à condition d’être au sec.

Les sources spécialisées indiquent que des sujets adultes en bonne santé supportent −4 °C, et jusqu’à −10 °C si les racines sont maintenues sèches. Ce chiffre mérite d’être médité : il ne s’agit pas d’une nuance de détail, mais d’un écart de six degrés qui dépend entièrement de l’état hydrique du substrat.

En pratique, sur le pourtour méditerranéen, la culture en pleine terre est envisageable en situation abritée, sur substrat très drainant et surélevé, avec une protection contre la pluie hivernale. Une bâche translucide écartant l’eau, sans chercher à réchauffer, est ici la protection la plus utile.

Ailleurs, la culture en pot avec hivernage lumineux, froid et sec donne d’excellents résultats. La règle générale du silo se vérifie une fois de plus : ce n’est pas le froid qui tue, mais l’eau reçue au froid.

Usages traditionnels

Aucun usage traditionnel documenté n’est associé à cette plante, contrairement à plusieurs de ses parentes du Karoo. Son usage est ornemental, et il est considérable : c’est l’une des euphorbes succulentes les plus largement diffusées dans le commerce international, sous ses formes typiques comme sous ses formes cristées, monstrueuses et hybrides.

Le latex, comme chez toutes les euphorbes, est irritant pour la peau et dangereux pour les yeux. Il n’a fait l’objet d’aucune valorisation traditionnelle connue pour cette espèce, et aucune expérimentation domestique n’est à envisager.

FAQ

Faut-il dire Euphorbia horrida ou Euphorbia polygona ? Selon POWO, le nom valide est Euphorbia polygona, Euphorbia horrida étant traité comme un synonyme. Le nom horrida reste omniprésent dans le commerce, et il désigne en pratique les formes les plus épineuses de l’ensemble.

Est-ce un cactus ? Non. C’est un cas classique de convergence évolutive. Une entaille superficielle, à faire avec des gants, libère un latex blanc, absent chez les cactus.

Les épines sont-elles de vraies épines ? Non. Ce sont des pédoncules d’inflorescences stériles qui se lignifient et persistent, comme chez Euphorbia ferox et Euphorbia enopla. Certaines fiches de vulgarisation les décrivent à tort comme des stipules modifiées.

Peut-on l’arroser en hiver ? Non. Bien qu’elle accepte des arrosages une grande partie de l’année, elle doit rester sèche pendant les mois froids : c’est la première cause de perte.

Résiste-t-elle au gel ? Elle supporte environ −4 °C, et jusqu’à −10 °C si les racines sont parfaitement sèches. La pleine terre reste réservée aux situations abritées et protégées de la pluie hivernale.

Ma plante ne ressemble pas aux photos, est-ce normal ? Très probablement. Le groupe est extrêmement variable, et le commerce diffuse aussi bien des formes typiques que des hybrides d’origine incertaine et des cultivars tératologiques.

Sites de référence

Plants of the World Online, fiche Euphorbia horridahttps://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:346827-1 Page qui acte la mise en synonymie du nom sous Euphorbia polygona, en indiquant les travaux de Bruyns suivis pour cette décision et les autorités qui retenaient auparavant un traitement différent.

Plants of the World Online, fiche Euphorbia polygonahttps://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:347840-1 Nom accepté, protologue de Haworth, synonymes et aire de répartition ; source du traitement retenu ici.

LLIFLE, Encyclopedia of Living Forms — https://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Euphorbiaceae/13381/Euphorbia_horrida Source principale pour la description morphologique, la nature des épines, les stations classiques, la conduite de culture et les valeurs de rusticité, y compris la distinction entre racines sèches et racines humides.

LLIFLE, fiche des hybrides horticoles — https://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Euphorbiaceae/13457/Euphorbia_horrida_hybrid Utile pour comprendre l’ampleur du phénomène hybride dans le commerce et l’impossibilité pratique d’identifier les parents à partir des caractères végétatifs.

Red List of South African Plants (SANBI) — https://redlist.sanbi.org/species.php?species=574-295 Évaluation nationale de Euphorbia polygona : statut de préoccupation mineure, population stable, et liste des noms de variétés rangés en synonymie.

Bibliographie

Haworth A. H. (1803). Miscellanea Naturalia : 184. [Protologue de Euphorbia polygona, nom accepté par POWO et antérieur de plusieurs décennies à celui de Boissier.]

Boissier E. (1860). Centuria Euphorbiarum : 27. [Protologue de Euphorbia horrida, aujourd’hui traité comme synonyme ; nom resté dominant dans l’usage horticole.]

White A. C., Dyer R. A. & Sloane B. L. (1941). The Succulent Euphorbieae (Southern Africa). Abbey Garden Press. [Monographie classique ; source des variétés striata, major et noorsveldensis, aujourd’hui rangées en synonymie ou recombinées.]

Schnabel D. H. (2012-2014). Articles publiés dans Euphorbia World 8 et 10. [Défense d’un découpage infraspécifique de Euphorbia polygona, dont la variété horrida, position non suivie par POWO.]

Bruyns P. V. (2012). Nomenclature and typification of southern African species of Euphorbia. Bothalia 42 : 217-245. [Travail à l’origine de la mise en synonymie retenue par POWO.]

Bruyns P. V. (2022). Euphorbia in Southern Africa, volume 1 : 1-474. Springer. [Monographie récente confirmant le traitement de Euphorbia horrida comme synonyme de Euphorbia polygona.]