Sur les versants rocheux qui bordent le fleuve Orange, de part et d’autre de la frontière entre la Namibie et l’Afrique du Sud, poussent des colonnes vert-gris épineuses qui, de loin, évoquent irrésistiblement un cactus cierge. C’est Euphorbia avasmontana, l’euphorbe des monts Auas, l’une de ces grandes euphorbes candélabres d’Afrique australe qui se ressemblent toutes au premier coup d’œil et que les botanistes eux-mêmes soupçonnent d’être sous-recensées, faute d’être correctement identifiées sur le terrain. Elle est pourtant remarquable à plus d’un titre : par son élégance architecturale, qui en fait une plante de jardin sec appréciée, par une histoire nomenclaturale mouvementée, et par un latex dont la réputation de nocivité dépasse celle de la plupart de ses congénères.
Comment reconnaître Euphorbia avasmontana ?
C’est une succulente columnaire, cactiforme, à tiges multiples, atteignant 2 à 2,5 m de hauteur et drageonnant jusqu’à former une touffe presque aussi large que haute. La ramification part de la base ; les tiges se rebranchent rarement plus haut, ce qui donne au sujet un port net et régulier, très graphique.
Les tiges mesurent 6 à 7 cm de diamètre et sont irrégulièrement étranglées, à intervalles variables d’environ 10 à 15 cm. Elles portent cinq à sept côtes séparées par des sillons peu profonds, distants d’environ 1 cm.
Les épines sont stipulaires, droites, groupées par paires et réunies par une marge cornée continue qui court sur toute la longueur des arêtes. Elles mesurent 1 à 2 cm. Sur les côtes externes, ces boucliers épineux forment des bandes étroites et sombres, bien visibles, qui soulignent la géométrie de la tige.
Les feuilles ne sont présentes que sur les pousses jeunes. Les cyathes, jaunes, d’environ 8 mm de diamètre, sont groupés par deux ou trois cymes alignées horizontalement entre les paires d’épines. La floraison se produit surtout au printemps et en automne, plus sporadiquement le reste de l’année. Les fruits sont des capsules nettement trigones, larges de 6 mm au plus ; les graines sont globuleuses, lisses, d’environ 1,7 mm.
Un caractère de terrain mérite d’être retenu, car c’est le plus discriminant : lorsque les cyathes tombent, ils laissent deux ou trois petites cicatrices entre chaque paire d’épines. Ce décompte est l’un des rares critères fiables pour séparer cette espèce des autres grandes euphorbes candélabres.
Hybrides
Aucun hybride n’est enregistré pour cette espèce et il n’existe pas de cultivar formellement établi. Les plantes du commerce sont des formes sauvages multipliées par bouturage.
On rencontre en collection, comme chez la plupart des euphorbes cactiformes, des sujets cristés issus d’accidents de croissance, sans rapport avec une hybridation.
Confusion avec d’autres espèces
C’est le point sensible. Les sources spécialisées signalent explicitement que Euphorbia avasmontana est facilement confondue avec Euphorbia virosa et les autres grandes euphorbes du groupe, et qu’elle est probablement sous-recensée pour cette raison.
Face à Euphorbia virosa, trois critères permettent de trancher : le nombre de cicatrices laissées par la chute des cyathes, la forme de la capsule, et la forme et le mode de ramification des tiges. Deux différences plus faciles à observer aident sur le terrain : les étranglements de Euphorbia virosa se succèdent tous les 5 à 9 cm, contre 10 à 15 cm chez Euphorbia avasmontana, et les sillons intercostaux sont profonds chez la première, superficiels chez la seconde. Les aires se recoupent partiellement, l’argument géographique ne suffit donc pas ici.
Face à Euphorbia caerulescens, la séparation est plus simple : cette dernière est nettement plus petite, de 0,5 à 1,5 m, franchement gris-bleu, étranglée tous les 4 à 8 cm, et son aire est confinée au sud du Cap-Oriental, sans recouvrement.
La confusion se double d’un piège lexical : le nom afrikaans boesmangifboom, l’arbre à poison des Bushmen, s’applique aussi bien à cette espèce qu’à Euphorbia virosa, désignée par le terme voisin boesmansgif. Un document régional employant ces noms sans nom scientifique ne permet pas de conclure.
Taxonomie
Euphorbia avasmontana a été décrite par Kurt Dinter, botaniste allemand installé en Namibie et auteur d’une grande partie de la flore succulente du pays, dans les Repertorium Specierum Novarum Regni Vegetabilis, Beihefte 53 : 96 (1928). L’épithète renvoie aux monts Auas, massif situé près de Windhoek.
La suite est un bon cas d’école de la confusion qui règne dans ce groupe. POWO recense six synonymes, tous hétérotypiques, et l’énumération parle d’elle-même : Euphorbia volkmanniae Dinter, publiée dès 1928 dans le même volume que l’espèce, puis quatre noms publiés par Marloth en 1930 dans une seule et même livraison du South African Journal of Science, à savoir Euphorbia hottentota, Euphorbia sagittaria, Euphorbia venenata et Euphorbia kalaharica, enfin Euphorbia avasmontana var. sagittaria, combinaison publiée en 1941 par White, Dyer et Sloane dans leur monographie des euphorbes succulentes d’Afrique australe.
Autrement dit, une même espèce variable, observée dans des localités différentes par des auteurs différents, a reçu cinq noms indépendants en l’espace de deux ans. Le regroupement actuel s’appuie sur les travaux de Bruyns, dont la monographie de 2022 constitue la référence suivie par POWO. Il faut noter que certaines bases régionales continuent de traiter séparément des noms que POWO place en synonymie ; en cas de divergence, c’est le traitement de POWO qui est retenu ici.
Aucun taxon infraspécifique n’est reconnu.
Les noms vernaculaires méritent d’être connus : boesmangifboom en afrikaans, slender candelabra-euphorbia, mountain milk-bush ou Avas euphorbia en anglais.
Dans la nature
L’aire couvre la Namibie et le nord de la province du Cap, en Afrique du Sud. L’espèce est dispersée de part et d’autre du fleuve Orange, notamment dans le Namaqualand et le Bushmanland.
C’est une plante opportuniste, commune à localement abondante sur les versants de collines, plus rare sur les affleurements rocheux, présente occasionnellement sur les sommets et dans d’autres milieux. Elle pousse fréquemment en compagnie de l’arbre carquois, Aloidendron dichotomum, longtemps nommé Aloe dichotoma, association qui compose l’un des paysages les plus reconnaissables du sud-ouest africain.
La pluviométrie annuelle de son aire varie de 150 à 300 mm, ce qui la situe dans la tranche des milieux franchement arides.
Comme toutes les euphorbes succulentes, elle relève de l’Annexe II de la CITES, ce qui encadre son commerce international. Je n’ai pas trouvé d’évaluation de conservation signalant une menace particulière pour cette espèce assez largement répandue.
Culture
C’est une espèce facile, qui s’accommode de tout sol bien drainé en plein soleil, et l’une des plus satisfaisantes du groupe pour le jardin sec.
Le substrat sera aéré et essentiellement minéral, à base d’argile expansée, de pouzzolane et de gravier de lave, avec une part très faible de tourbe ou de terreau de feuilles. Les arrosages sont réguliers pendant la saison de croissance, de mars à septembre, sans jamais laisser d’eau stagner au niveau des racines, puis quasi nuls en hiver.
La croissance est modérément rapide : cinq à dix ans suffisent pour obtenir un sujet spectaculaire en pleine terre sous climat adapté. La plante est de grande longévité et se contente durablement de son emplacement une fois installée. Elle apprécie les pots plutôt petits ; le rempotage se fait en fin d’hiver ou au tout début du printemps. Les jeunes sujets se comportent bien à l’intérieur.
Une ombre modérée est tolérée, mais tout passage brutal de l’ombre au plein soleil provoque des brûlures sévères et définitives : la réacclimatation doit être progressive.
Le seul vrai défaut de l’espèce tient au vent : par vent fort, les colonnes s’entrechoquent et se blessent mutuellement, laissant des cicatrices permanentes. Le choix d’un emplacement abrité vaut mieux que n’importe quelle protection ultérieure.
Enfin, une réserve d’usage : entre les épines et le latex, cette plante n’a pas sa place dans un jardin fréquenté par de jeunes enfants. Gants épais, lunettes fermées et manches longues sont indispensables pour toute intervention.
Multiplication
Le bouturage est simple et donne d’excellents résultats. On prélève une tige ou un segment à la fin du printemps ou en été, on rince la coupe à l’eau pour arrêter l’écoulement du latex, on laisse cicatriser au sec une à deux semaines, puis on plante dans un substrat sec, meuble et très drainant.
La séparation des rejets développés à la base du pied mère est également praticable et donne des plantes déjà enracinées.
Le semis est possible mais rarement pratiqué en culture amateur, la disponibilité des graines étant limitée.
Compte tenu de la réputation du latex de cette espèce, les précautions sont ici à prendre au sérieux : outil désinfecté à l’alcool, protection oculaire, et rinçage immédiat de toute projection.
Maladies et ravageurs
L’espèce est robuste et peu sujette aux parasites. Les cochenilles farineuses, y compris les formes racinaires, constituent le problème principal sous abri ; les sillons entre les côtes et les boucliers épineux compliquent leur détection comme leur élimination.
Les pourritures du collet et des racines résultent d’un excès d’eau, d’un substrat trop organique ou d’arrosages maintenus en période fraîche. Elles progressent rapidement et imposent, une fois installées, de sauver le clone par bouturage de la partie saine.
Les cicatrices brunes et liégeuses sont fréquentes sur les vieux sujets. Elles proviennent des brûlures solaires, des chocs et surtout du frottement des tiges entre elles par grand vent. Elles sont définitives mais sans conséquence sur la santé de la plante.
Rusticité
Euphorbia avasmontana est gélive. Les sources spécialisées la classent sans nuance parmi les espèces à réserver aux zones sans gel, en soulignant qu’elle est très résistante à la sécheresse mais sensible au froid.
C’est cohérent avec son milieu d’origine, où la contrainte dominante est l’aridité et non la température basse.
En France, la pleine terre reste donc un pari, envisageable seulement en situation littorale méditerranéenne très abritée, sur substrat parfaitement drainé et à l’abri des pluies hivernales, avec le risque de perdre le sujet lors d’un épisode froid marqué. La règle générale est la culture en pot, avec sortie estivale et hivernage hors gel, au sec, dans un local lumineux.
Comme pour l’ensemble du groupe, c’est la combinaison du froid et de l’humidité qui est fatale, davantage que la seule valeur minimale atteinte. Un hivernage frais mais parfaitement sec est toujours préférable à un hivernage plus doux et humide.
Usages traditionnels
Le latex de cette espèce a servi de poison de pêche. Le procédé rapporté est précis : un paquet d’herbe est imbibé de latex, lesté d’une pierre et jeté à l’eau ; les poissons paralysés remontent à la surface en peu de temps et se ramassent à la main. Cette pratique est documentée pour plusieurs euphorbes africaines à latex caustique, et le nom afrikaans boesmangifboom rappelle qu’elle a également servi de poison de chasse dans la région.
La toxicité fait l’objet, dans la littérature horticole, d’affirmations spectaculaires : les sources spécialisées présentent son latex comme le plus toxique du genre, capables d’irriter la peau par simple proximité, de provoquer des cloques à partir d’un léger contact et une sensation de brûlure dans la gorge par inhalation de l’air voisin d’une plante blessée. Ces mêmes sources attribuent ailleurs le titre d’euphorbe la plus toxique à Euphorbia virosa : le superlatif circule d’une espèce à l’autre et ne doit pas être lu comme un classement établi. Ce qui est constant, en revanche, et amplement suffisant pour dicter la conduite à tenir, c’est que le latex irrite gravement la peau et les muqueuses et qu’il peut provoquer une cécité en cas de contact oculaire.
L’usage contemporain est ornemental. L’espèce fait un excellent sujet isolé dans les jardins secs et rocailleux des régions chaudes, à condition d’accepter ses deux contraintes, les épines et le latex, qui la rendent inadaptée à un jardin familial.
FAQ
Comment la distinguer de Euphorbia virosa ? Le critère le plus fiable est le nombre de cicatrices laissées par les cyathes entre les paires d’épines, deux ou trois chez Euphorbia avasmontana. Plus simple à observer : les étranglements des tiges, espacés de 10 à 15 cm ici contre 5 à 9 cm chez Euphorbia virosa, et les sillons entre côtes, superficiels ici et profonds chez l’autre.
Peut-on la cultiver dehors dans le Midi ? C’est un pari. L’espèce est franchement gélive et doit rester au sec l’hiver. En dehors d’une situation littorale exceptionnellement abritée, la culture en pot avec hivernage hors gel est la solution raisonnable.
Son latex est-il vraiment le plus toxique du genre ? Ce superlatif est attribué tour à tour à plusieurs espèces et ne repose sur aucun classement établi. Ce qui est certain, c’est qu’il est fortement caustique et dangereux pour les yeux. Les précautions maximales s’appliquent.
Pourquoi trouve-t-on tant de noms différents pour cette plante ? Parce que six noms publiés entre 1928 et 1941 sont aujourd’hui rangés en synonymie sous Euphorbia avasmontana. Une étiquette ancienne portant Euphorbia venenata, Euphorbia kalaharica ou Euphorbia volkmanniae désigne, selon le traitement actuel de POWO, la même espèce.
Pousse-t-elle vite ? Modérément. Cinq à dix ans suffisent pour obtenir un grand sujet en pleine terre sous climat favorable, ce qui est rapide pour une euphorbe candélabre.
Est-elle protégée ? Son commerce international relève de l’Annexe II de la CITES, comme celui de toutes les euphorbes succulentes. Je n’ai pas trouvé d’évaluation lui attribuant un statut de menace particulier.
Sites de référence
Plants of the World Online (Kew) — https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:345712-1 Autorité nomenclaturale retenue ici : nom accepté, protologue de Dinter, liste des six synonymes et aire de répartition. C’est également la source du traitement qui range les noms de Marloth en synonymie.
LLIFLE, Encyclopedia of Living Forms — https://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Euphorbiaceae/1961/Euphorbia_avasmontana Source principale pour la description morphologique détaillée, les critères de séparation d’avec Euphorbia virosa, l’écologie, la conduite de culture et le procédé de pêche au latex. Les affirmations de cette fiche sur la toxicité comparée sont à prendre avec réserve, le même superlatif étant employé ailleurs pour d’autres espèces.
Flore du Kyffhäuser (Namibie) — https://www.kyffhauser.co.za/Plants1/Euphorbia_avasmontana/Index.htm Base de relevés de terrain namibienne, source des noms vernaculaires afrikaans et anglais et du caractère diagnostique des cicatrices de cyathes entre les épines.
Desert-Tropicals — https://www.desert-tropicals.com/Plants/Euphorbiaceae/Euphorbia_avasmontana.html Fiche horticole américaine, utile comme recoupement pour les dimensions, le nombre de côtes et la longueur des épines. Source de vulgarisation, à traiter comme un repère de culture.
Bibliographie
Dinter K. (1928). Repertorium Specierum Novarum Regni Vegetabilis, Beihefte 53 : 96. [Protologue de l’espèce, retenu comme référence de publication valide par POWO ; Euphorbia volkmanniae, aujourd’hui synonyme, est publiée page 124 du même volume.]
Marloth R. (1930). South African Journal of Science 27 : 336-338. [Publication de Euphorbia hottentota, Euphorbia sagittaria et Euphorbia venenata, ainsi que de Euphorbia kalaharica, quatre noms aujourd’hui rangés en synonymie sous Euphorbia avasmontana.]
White A. C., Dyer R. A. & Sloane B. L. (1941). The Succulent Euphorbieae (Southern Africa). Abbey Garden Press. [Monographie classique du groupe ; source de la combinaison Euphorbia avasmontana var. sagittaria, elle aussi placée en synonymie aujourd’hui.]
Bruyns P. V. (2012). Nomenclature and typification of southern African species of Euphorbia. Bothalia 42 : 217-245. [Révision nomenclaturale de référence pour les euphorbes d’Afrique australe, suivie par POWO.]
Bruyns P. V. (2022). Euphorbia in Southern Africa, volume 2 : 475-985. Springer. [Monographie récente ; base du traitement taxonomique et de la synonymie retenus ici.]
Mannheimer C. A. & Curtis B. A. (dir.) (2009). Le Roux and Müller’s Field Guide to the Trees and Shrubs of Namibia, éd. révisée : 1-525. Macmillan Education Namibia, Windhoek. [Guide de terrain namibien cité par POWO parmi les autorités suivies pour cette espèce.]
Möller A. & Becker R. (2019). Field Guide to the Succulent Euphorbias of Southern Africa. Briza. [Guide de terrain moderne, utile pour distinguer les grandes euphorbes candélabres entre elles.]
