Il existe dans le genre Euphorbia des espèces spectaculaires, des espèces rares, et quelques-unes qui sont les deux à la fois. Euphorbia abdelkuri appartient à cette dernière catégorie. Endémique d’une seule montagne, sur une île minuscule de l’archipel de Socotra, elle forme des colonnes grises, sans épines ni feuilles, dont l’épiderme cireux et froissé évoque une bougie ayant coulé. Elle présente en outre une singularité chimique remarquable : son latex n’est pas blanc mais jaune, cas apparemment unique dans un genre qui compte plus de deux mille espèces. Classée en danger par l’UICN, quasiment absente du commerce sous forme de plantes franches de pied, elle est aujourd’hui l’une des euphorbes les plus convoitées des collectionneurs, presque toujours vendue greffée et à des prix élevés.
Comment reconnaître Euphorbia abdelkuri ?
La plante forme des touffes candélabriformes densément ramifiées, généralement hautes de 1 m environ pour 1,5 m d’envergure, certains sujets atteignant exceptionnellement 3 m en habitat pour un diamètre équivalent.
Les tiges sont columnaires, plus ou moins cylindriques, épaisses d’environ 5 cm, légèrement étranglées à intervalles irréguliers. Elles ne portent ni épines ni feuilles persistantes. La ramification part de la base, ou plus rarement d’une division dichotomique.
La couleur et la texture de l’épiderme font tout le caractère de l’espèce : gris-vert pâle, gris cendré à fauve, avec une surface froissée, d’aspect usé, portant des tubercules coniques peu saillants. On compte généralement six côtes basses. L’épiderme se desquame par endroits, laissant apparaître un tissu plus vert en dessous. Les pousses neuves sont gris rosé à brun foncé avant de virer au gris fauve caractéristique.
Les feuilles sont minuscules et éphémères. Les inflorescences sont des cymes simples, très contractées, issues de la base des tubercules vers le sommet des tiges. Les cyathes sont petits, turbinés, d’environ 5 mm de diamètre, portés par des pédoncules d’environ 8 mm, avec des glandes nectarifères jaunâtres. Le fruit est trigyne, vaguement lobé, vert terne, d’environ 8 mm de diamètre.
Le caractère décisif reste le latex : jaune, âcre, violemment caustique. Les sources spécialisées présentent Euphorbia abdelkuri comme la seule espèce du genre à produire un latex de cette couleur. La vérification pratique est déconseillée : il vaut mieux se fier à l’aspect général qu’entailler délibérément une plante pour observer la couleur de son suc.
Hybrides
Aucun hybride n’est enregistré pour cette espèce. En revanche, un cultivar existe et il est aujourd’hui plus diffusé que le type lui-même.
Euphorbia abdelkuri cv. Damask est apparu en 1999 sur un sujet gris ordinaire, dans une collection privée. Il s’agit d’une mutation spontanée qui se traduit par une couleur de corps rose à rougeâtre, d’intensité variable selon l’éclairement, tandis que le port, les six côtes et la texture froissée restent identiques à ceux du type. Il arrive que certaines branches d’un même pied reviennent au gris. Comme le type, ce cultivar est presque toujours proposé greffé.
Aucune sous-espèce ni variété botanique n’est reconnue.
Confusion avec d’autres espèces
Le risque de confusion est faible, ce qui est rare dans ce genre. La combinaison de tiges grises columnaires, inermes, à six côtes basses et à épiderme froissé cireux ne se retrouve chez aucune autre euphorbe couramment cultivée.
Le vrai piège est commercial, et il est double. D’abord, la greffe : les sujets sont presque toujours greffés sur Euphorbia canariensis, et l’acheteur inattentif peut prendre le porte-greffe, à tiges vertes anguleuses et épineuses, pour une partie de la plante convoitée. Ensuite, l’étiquetage du cultivar : un sujet gris vendu comme cv. Damask n’est pas conforme, la coloration rose étant précisément ce qui définit ce cultivar, même si son intensité varie avec la lumière.
Parmi les autres euphorbes de l’archipel de Socotra, la confusion est improbable. Euphorbia arbuscula est un arbre à rameaux gris-bleu articulés et effilés, d’un tout autre port. Euphorbia kuriensis, également endémique d’Abd al Kuri, est une plante distincte. Quant à la ressemblance générale avec certains cactus cierges, elle est purement analogique : l’écoulement de latex à la moindre blessure tranche immédiatement.
Taxonomie
Euphorbia abdelkuri a été décrite par Isaac Bayley Balfour, le botaniste écossais qui explora Socotra en 1880 et décrivit une grande partie de la flore endémique de l’archipel. POWO retient comme protologue la page 528 de l’ouvrage collectif de 1903 consacré à l’histoire naturelle de Socotra et d’Abd al Kuri, qu’il cite sous la référence W. R. Ogilvie-Grant et coll. ; d’autres sources indiquent H. O. Forbes comme éditeur du volume, la contribution botanique revenant dans tous les cas à Balfour.
L’épithète est formée sur le nom de l’île d’Abd al Kuri, seule localité connue de l’espèce.
POWO accepte le nom et ne recense aucun synonyme, situation inhabituelle qui traduit à la fois la singularité morphologique de la plante et le petit nombre de botanistes ayant pu l’observer.
Sur le plan infragénérique, les travaux de phylogénie moléculaire consacrés au sous-genre Euphorbia rattachent l’espèce à la section Euphorbia, qui regroupe l’essentiel des euphorbes cactiformes de l’Ancien Monde. Elle n’appartient donc pas à la section Tirucalli, qui rassemble Euphorbia tirucalli, Euphorbia aphylla et Euphorbia arbuscula.
Aucun nom vernaculaire n’est réellement établi. L’anglais milk-bush est employé, mais il désigne aussi de nombreuses autres euphorbes et ne présente guère d’intérêt.
Dans la nature
L’espèce est endémique de l’île d’Abd al Kuri, la plus occidentale de l’archipel de Socotra, entre la Corne de l’Afrique et le Yémen. Sa répartition est encore plus restreinte que cet endémisme insulaire ne le laisse supposer : elle n’est connue que d’une seule localité, sur le relief du Quatar Saleh, également appelé Jebel Hassala, entre 150 et 270 m d’altitude environ, à mi-hauteur de la montagne.
Elle y pousse sur des affleurements calcaires et des pentes de gravier granitique, où elle forme des fourrés ouverts. L’île elle-même est semi-désertique et presque dépourvue de végétation, ce qui donne à ces peuplements un caractère d’îlot dans l’îlot.
L’histoire récente de l’espèce est préoccupante. Elle occupait autrefois une crête entière, de 150 à 450 m d’altitude. En 1967, elle avait été réduite à quatre touffes. Les causes de ce déclin restent obscures : le bétail ne consomme pas la plante, trop toxique, ce qui écarte l’explication la plus évidente sur une île pâturée. L’UICN la classe en danger, sur la base d’une évaluation de 2004.
Comme toutes les euphorbes succulentes, elle relève de l’Annexe II de la CITES, ce qui soumet son commerce international à autorisation. Compte tenu de la taille de la population sauvage, tout sujet proposé à la vente doit être issu de multiplication : une plante de provenance sauvage serait, dans ce cas précis, un problème de conservation à elle seule.
Culture
Voici le paradoxe de cette espèce : réputée difficile, elle ne l’est pas vraiment.
La réputation vient de sa lenteur et de sa rareté, qui ont installé l’usage de la greffe. Les sources spécialisées notent pourtant qu’une plante dégreffée peut être enracinée et qu’elle pousse alors sans difficulté particulière, les pertes étant rares. La greffe reste néanmoins la norme, parce qu’elle accélère considérablement une croissance autrement très lente et facilite la production de matériel.
L’exposition doit être ensoleillée. Une ombre modérée est tolérée, mais le passage brutal de l’ombre au plein soleil provoque des brûlures sévères : toute réacclimatation doit être progressive.
Le substrat sera minéral et parfaitement drainant. Les arrosages sont parcimonieux pendant les mois chauds et suspendus en hiver. Fait intéressant, les sources ne signalent pas de difficulté particulière sous climat à fortes pluies estivales, à condition que le substrat soit très drainant et essentiellement minéral.
C’est une plante lente et de grande longévité, qui se contente durablement de son emplacement et de son substrat une fois installée. Cela plaide pour un rempotage espacé et pour une composition de substrat choisie d’emblée avec soin.
Le latex étant à la fois jaune, âcre et hautement toxique, la manipulation impose gants, lunettes fermées et manches longues, ainsi qu’un point d’eau à proximité. Cette précaution vaut pour toute intervention, y compris un simple rempotage.
Multiplication
La greffe est la méthode dominante, et Euphorbia canariensis s’est imposé comme porte-greffe de référence pour cette espèce, avec d’excellents taux de reprise, les nouvelles greffes montrant souvent une croissance en trois semaines.
La technique demande une précaution propre aux euphorbes : le latex doit être rincé ou pulvérisé jusqu’à disparition presque complète de l’écoulement, après quoi une tranche supplémentaire de 1 à 2 mm peut être prélevée sur les deux surfaces sans relancer l’exsudation. Le greffon et le porte-greffe doivent être en début de végétation. Le porte-greffe est coupé aussi près que possible de son apex, là où les faisceaux vasculaires sont denses et encore peu lignifiés. Les deux surfaces sont maintenues en contact par des élastiques croisés passant au-dessus de la plante et sous le pot, et l’ensemble est placé sept à dix jours à l’ombre dans un local aéré avant retrait des élastiques. Un greffon et un porte-greffe de diamètres voisins donnent les meilleurs résultats.
Le bouturage est également praticable. Le semis reste théorique pour l’amateur : les graines ne sont que très rarement disponibles.
Maladies et ravageurs
L’espèce ne présente pas de sensibilité particulière. Les problèmes rencontrés sont ceux des succulentes cultivées sous abri : cochenilles farineuses, y compris racinaires, et pourritures consécutives à un excès d’eau ou à un substrat trop retenteur.
Sur les sujets greffés, la surveillance porte aussi sur le point de greffe et sur le porte-greffe, dont la vigueur conditionne celle du greffon, et qui peut émettre des rejets à supprimer.
Les marques et cicatrices sur l’épiderme sont fréquentes et définitives. Elles se distinguent mal, sur cette espèce, de la desquamation naturelle du revêtement : mieux vaut prévenir les chocs et les brûlures solaires que tenter de les interpréter après coup.
Rusticité
Il n’y a aucune ambiguïté : Euphorbia abdelkuri est très gélive. Les sources spécialisées recommandent une température minimale hivernale de l’ordre de 10 °C, voire davantage, ce qui la place parmi les euphorbes les plus frileuses du genre.
C’est cohérent avec son milieu d’origine, une île semi-désertique tropicale où le gel est inconnu et où la contrainte est la sécheresse.
En France, la culture en pot est donc la seule option : sortie estivale possible en situation abritée et ensoleillée, hivernage en serre chauffée ou en véranda lumineuse, au sec, sans jamais descendre sous 10 °C. Un hivernage frais est ici contre-indiqué, à la différence de ce que l’on pratique pour les euphorbes sud-africaines.
Aucun retour d’expérience de culture en pleine terre sous climat européen n’existe pour cette espèce, ce qui est logique compte tenu de son exigence thermique et de sa rareté.
Usages traditionnels
C’est la section la plus courte de cette fiche, et cette brièveté est en soi une information.
Contrairement à ses voisines de l’archipel, Euphorbia arbuscula en tête, qui fournissent colle, calfatage, poison de pêche et fourrage de sécheresse, Euphorbia abdelkuri ne semble faire l’objet d’aucun usage traditionnel documenté. Deux raisons plausibles à cela : l’extrême toxicité de son latex, que le bétail lui-même évite, et la démographie humaine d’Abd al Kuri, îlot très peu peuplé, sans commune mesure avec l’île principale de Socotra.
Le seul usage réel de cette plante est donc horticole, et il est récent. Devenue l’une des espèces les plus recherchées du genre, elle atteint des prix élevés en collection, en particulier pour le cultivar Damask. Cette convoitise constitue d’ailleurs, pour une espèce réduite à quelques touffes sauvages, un facteur de risque supplémentaire, ce qui rend d’autant plus importante la traçabilité du matériel acheté.
Il faut rappeler enfin que la toxicité n’est pas anecdotique. Le latex, jaune et âcre, est décrit comme hautement toxique et particulièrement dangereux pour les yeux, la peau et les muqueuses. Les précautions applicables aux euphorbes les plus caustiques valent intégralement ici.
FAQ
Le latex est-il vraiment jaune ? Oui, et c’est le caractère le plus singulier de l’espèce : les sources spécialisées la présentent comme la seule euphorbe à latex jaune. Il n’est pas nécessaire de le vérifier soi-même, ce suc étant particulièrement caustique.
Pourquoi les plantes sont-elles toujours greffées ? Parce que la croissance sur racines propres est très lente. La greffe, généralement sur Euphorbia canariensis, accélère fortement le développement et permet de produire du matériel à partir d’un stock limité. Une plante dégreffée peut cependant être enracinée et se cultive alors sans difficulté majeure.
Comment reconnaître un sujet greffé ? En examinant la base : le porte-greffe, à tiges vertes anguleuses et épineuses, ne ressemble en rien au greffon gris et inerme. La jonction est généralement visible à quelques centimètres du substrat.
Le cultivar Damask est-il une espèce différente ? Non, c’est une mutation spontanée apparue en 1999 sur une plante grise ordinaire, caractérisée par une coloration rose à rougeâtre variable selon la lumière. Certaines branches peuvent revenir au gris.
Peut-on l’acheter légalement en Europe ? Oui, sous réserve des documents CITES exigés pour toute euphorbe succulente en commerce international. Compte tenu du statut de l’espèce, il est indispensable de s’assurer que le matériel provient de multiplication et non de prélèvement.
Faut-il l’hiverner au frais ? Non. Contrairement aux euphorbes sud-africaines, celle-ci demande un hivernage sec mais tempéré, jamais sous 10 °C.
Sites de référence
Plants of the World Online (Kew) — https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:60463195-2 Autorité nomenclaturale retenue ici : nom accepté, protologue de Balfour, absence de synonyme et aire de répartition restreinte à Abd al Kuri.
LLIFLE, Encyclopedia of Living Forms — https://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Euphorbiaceae/21582/Euphorbia_abdelkuri Source principale pour la description morphologique, la localisation précise de l’unique station, l’effondrement historique des populations, la conduite de culture et le protocole de greffe détaillé repris ici. Compilation renvoyant à des sources spécialisées, dont l’article de Lavranos et l’évaluation UICN.
LLIFLE, fiche du cultivar Damask — https://www.llifle.com/Encyclopedia/SUCCULENTS/Family/Euphorbiaceae/22920/Euphorbia_abdelkuri_cv._Damask Description du cultivar, date et circonstances de son apparition, retour ponctuel de certaines branches au gris.
World of Succulents — https://worldofsucculents.com/euphorbia-abdelkuri-damask/ Fiche horticole sur le cultivar Damask, utile pour les dimensions et la variation de coloration selon l’éclairement. Site amateur de bonne tenue, à considérer comme une source horticole et non botanique.
Liste rouge de l’UICN — https://www.iucnredlist.org/species/37865/10082370 Évaluation de l’espèce et statut en danger, à l’origine des éléments de conservation présentés ici.
Bibliographie
Balfour I. B. (1903). Angiospermae, dans Forbes H. O. (dir.), The Natural History of Sokotra and Abd-el-Kuri : 528-530. Free Public Museum, Liverpool. [Protologue de l’espèce, retenu comme référence de publication valide par POWO.]
Lavranos J. J. (1971). The island of Abd al Kuri and its peculiar Euphorbia. Cactus and Succulent Journal (US) 43 : 109-111. [Compte rendu de terrain consacré à l’île et à son euphorbe ; source classique des données de station et de l’effondrement des effectifs.]
Lucas G. (1978). The IUCN Plant Red Data Book. UICN. [Ouvrage fondateur de l’évaluation des plantes menacées, dans lequel figure cette espèce.]
Eggli U. (dir.) (2002). Illustrated Handbook of Succulent Plants: Dicotyledons. Springer, Berlin. [Manuel de référence des succulentes, pour la description et le traitement taxonomique de l’espèce.]
Miller A. (2004). Euphorbia abdelkuri. The IUCN Red List of Threatened Species 2004 : e.T37865A10082370. [Évaluation de conservation à l’origine du statut en danger retenu ici.]
Dorsey B. L. et coll. (2013). Phylogenetics, morphological evolution, and classification of Euphorbia subgenus Euphorbia. Taxon. [Cadre phylogénétique justifiant le rattachement de l’espèce à la section Euphorbia et non à la section Tirucalli.]
