Il est rare qu’une plante donne son nom à un paysage. C’est pourtant le cas de Euphorbia caerulescens, l’euphorbe bleue du Cap-Oriental, appelée localement noors, qui couvre autour de Jansenville de si vastes étendues que la région entière porte le nom de Noorsveld, le veld à noors. Dans ce genre Euphorbia où les espèces cactiformes se ressemblent souvent au point de décourager l’amateur, celle-ci se reconnaît à sa couleur : des tiges d’un gris-bleu franc, dressées en colonies denses, hérissées d’épines géminées. Et derrière la plante ornementale se cache une histoire agricole peu banale, celle d’une euphorbe au latex caustique devenue le fourrage de secours d’une région d’élevage entière.
Comment reconnaître Euphorbia caerulescens ?
C’est un arbrisseau succulent cactiforme de 0,5 à 1,5 m de haut, à port irrégulier, formant des touffes larges par drageonnement souterrain : la plante s’étend par rhizomes et finit par couvrir une surface au moins égale à sa hauteur, souvent bien davantage.
Les tiges sont dressées, rarement ramifiées à nouveau, épaisses de 5 cm au plus, à quatre à six angles, et surtout étranglées à intervalles réguliers tous les 4 à 8 cm, ce qui les découpe en articles bien marqués. La couleur est le caractère le plus immédiat : un gris-bleu soutenu, parfois virant au vert ou au vert jaunâtre selon l’exposition et l’origine du clone. Avec l’âge, la base des tiges devient gris pâle et rugueuse.
Les épines sont géminées, portées par les arêtes des côtes, longues d’un peu plus de 1 cm, de couleur variable, du blanc au brun foncé.
Les feuilles sont minuscules et éphémères, présentes seulement sur les pousses jeunes. Les cyathes, jaunes, apparaissent à l’extrémité des tiges au printemps et en été ; ils sont petits, de l’ordre de 5 mm de diamètre. Le fruit est une capsule à trois loges, rosée à rougeâtre.
Comme chez toutes les euphorbes, la moindre blessure libère un latex blanc abondant, irritant pour la peau et dangereux pour les yeux.
Hybrides
Aucun hybride n’est enregistré pour cette espèce, et aucun cultivar n’est reconnu. Les plantes du commerce sont des formes sauvages multipliées végétativement, ce qui explique la variabilité de teinte observée d’un sujet à l’autre : les clones diffusés ne sont pas tous aussi franchement bleus.
Comme chez beaucoup d’euphorbes cactiformes, on rencontre en collection des formes cristées, qui relèvent d’un accident de croissance et non d’une hybridation.
Confusion avec d’autres espèces
La confusion la plus lourde de conséquences est historique. Berger avait proposé en 1907 de traiter Euphorbia caerulescens comme une simple variété de Euphorbia virosa, et le nom Euphorbia virosa figure encore, à ce titre, parmi les synonymes recensés par la liste rouge sud-africaine pour cette espèce. Les deux plantes sont aujourd’hui clairement séparées, et le critère le plus sûr est géographique : Euphorbia virosa occupe la Namibie, le sud de l’Angola et le nord-ouest du Cap, tandis que Euphorbia caerulescens est cantonnée au sud du Cap-Oriental et à l’est du Cap-Occidental. Leurs aires ne se recoupent pas.
Euphorbia avasmontana pose un problème voisin. Elle est plus grande, atteignant 2 à 2,5 m, avec des tiges de 6 à 7 cm de diamètre et des étranglements bien plus espacés, de l’ordre de 10 à 15 cm, contre 4 à 8 cm chez Euphorbia caerulescens. Là encore, l’aire diffère : Namaqualand, Bushmanland et Namibie.
Euphorbia ledienii mérite une mention particulière, car ce nom circule toujours dans le commerce et dans les collections anciennes. Il ne s’agit pas d’une espèce distincte : POWO le traite, avec sa variété dregei, comme un synonyme de Euphorbia caerulescens. Une plante étiquetée Euphorbia ledienii est donc, en principe, une euphorbe bleue du Noorsveld.
Enfin, dans le Noorsveld lui-même, le nom vernaculaire noors ne désigne pas uniquement cette espèce : il s’applique à plusieurs euphorbes locales, dont Euphorbia ferox et Euphorbia horrida, très différentes puisqu’elles forment des touffes basses de tiges courtes et globuleuses, densément épineuses. Un texte de vulgarisation parlant du « noors » sans préciser l’espèce doit donc être lu avec prudence.
Taxonomie
Euphorbia caerulescens a été décrite par Adrian Hardy Haworth en 1827, dans le périodique que POWO cite sous l’abréviation Philos. Mag. Ann. Chem., n.s., 1 : 276. L’orthographe coerulescens, très répandue dans le commerce et dans la littérature horticole ancienne, est une variante graphique du même nom ; POWO retient caerulescens. L’épithète, du latin caerulescens, renvoie à la teinte bleutée des tiges.
POWO accepte le nom et ne recense que deux synonymes, tous deux hétérotypiques : Euphorbia ledienii A.Berger, publiée en 1907 dans les Sukkulente Euphorbien, et Euphorbia ledienii var. dregei N.E.Br., publiée en 1915 dans la Flora Capensis.
Le traitement actuel s’appuie sur les travaux de Bruyns consacrés à la nomenclature et à la typification des euphorbes d’Afrique australe, puis sur sa monographie de 2022, ainsi que sur le guide de terrain de Möller et Becker.
Les noms vernaculaires afrikaans sont nombreux et instructifs : noors, noorsdoring, noorspol, vaalnoors, mais aussi soetnoorsdoring et suurnoors, littéralement noors doux et noors aigre, distinction qui renvoie directement à l’appétence pour le bétail. Le terme noorsheuning, miel de noors, signale par ailleurs que la plante est une ressource mellifère locale. En anglais, on trouve blue euphorbia et sweet noors.
Dans la nature
L’espèce est endémique d’Afrique du Sud, où elle occupe une bande allant de Calitzdorp à Klipplaat et Jansenville, à cheval sur le Cap-Oriental et l’est du Cap-Occidental. POWO signale par ailleurs une introduction en Guyane française, curiosité qui témoigne de sa diffusion horticole.
Elle pousse sur les pentes et les plateaux caillouteux de type karroïde, principalement sur les affleurements rocheux et les versants exposés au nord, plus occasionnellement sur les sommets de collines. Elle relève des grands ensembles du Nama Karoo et du Karoo succulent. Dans ces milieux, elle s’accompagne d’un cortège riche en succulentes, tandis que les graminées y sont rares.
Son trait écologique le plus remarquable est sa dominance. Sur de vastes étendues, elle constitue l’espèce dominante ou codominante d’une végétation qui couvre pratiquement tout le paysage, formant des peuplements d’une densité impressionnante. C’est cette physionomie qui a valu à la région son nom de Noorsveld. La plante y joue en outre un rôle de plante-abri, ses touffes épineuses protégeant du bétail les graminées et les plantules qui s’y installent.
Sur le plan de la conservation, la liste rouge nationale sud-africaine la classe en préoccupation mineure, l’évaluation retenant qu’elle est largement répandue et sans risque d’extinction. Comme toutes les euphorbes succulentes, elle relève cependant de l’Annexe II de la CITES, ce qui encadre son commerce international.
Culture
C’est une espèce facile, robuste et rapide à établir, ce qui en fait l’une des euphorbes cactiformes les plus recommandables pour un jardin sec méditerranéen ou une collection de plein air.
Le plein soleil est nécessaire à l’expression de la coloration bleutée ; à l’ombre, les tiges verdissent et s’étiolent. Comme toujours dans le genre, la transition de l’ombre au plein soleil doit être progressive pour éviter les brûlures, définitives sur les tiges.
Le substrat doit être franchement drainant, minéral pour l’essentiel, sur le modèle des mélanges pour cactées. La plante n’est pas exigeante sur la nature chimique du sol. Les arrosages sont espacés en période de croissance, en laissant le substrat sécher intégralement, et suspendus en hiver.
Un point de conduite mérite d’être anticipé : le drageonnement. L’espèce s’étend par rhizomes et forme, en pleine terre, des colonies qui gagnent progressivement du terrain. C’est un atout pour constituer une masse ou une haie basse défensive, un inconvénient dans une rocaille de collection où l’on souhaite maintenir chaque plante à sa place. En pot, mieux vaut un contenant large que profond, et prévoir des divisions régulières.
La plante étant épineuse, urticante et destinée à s’élargir, son emplacement doit être choisi à l’écart des passages étroits. Gants, lunettes et manches longues sont indispensables pour toute intervention.
Multiplication
Trois voies, toutes efficaces.
La division des drageons est la plus simple et la plus naturelle chez cette espèce : les rejets enracinés issus des rhizomes se séparent aisément au début de la saison de croissance et reprennent sans difficulté.
Le bouturage de tige fonctionne également. On prélève un article ou une tige entière, on rince la coupe à l’eau pour arrêter l’écoulement du latex, on laisse cicatriser au sec à l’ombre pendant une à deux semaines, puis on plante dans un substrat sec et très drainant, en attendant l’apparition des racines avant de reprendre les arrosages.
Le semis est possible mais peu pratiqué, la multiplication végétative étant à la fois plus rapide et plus sûre.
Dans tous les cas, l’abondance du latex et la présence d’épines imposent gants épais et protection oculaire, ainsi qu’un outil désinfecté à l’alcool avant et après l’opération.
Maladies et ravageurs
L’espèce est peu sensible aux parasites. Les cochenilles farineuses, y compris racinaires, restent le problème principal en culture abritée ; leur détection est compliquée par les sillons profonds entre les côtes.
Les pourritures basales résultent presque toujours d’un excès d’eau ou d’un substrat mal drainé, en particulier pendant la période froide. Elles imposent, une fois installées, de sauver le clone par bouturage des parties saines.
Les marques brunes et liégeuses sur les tiges proviennent de brûlures solaires, de chocs mécaniques ou de projections d’eau calcaire. Elles sont irréversibles mais sans gravité pour la plante.
Rusticité
Euphorbia caerulescens compte parmi les euphorbes cactiformes les plus tolérantes au froid, sans être rustique au sens propre.
Les bases horticoles la situent en zone USDA 10a, soit une limite autour de −1 °C, tandis que d’autres compilations reprises par les cultivateurs francophones avancent un seuil un peu plus bas, de l’ordre de −4 °C. Cet écart correspond à la différence entre une valeur de sécurité, choisie pour que la plante reste indemne, et une limite de survie observée lors d’épisodes brefs.
Les échanges entre cultivateurs sur le forum Au Cactus Francophone apportent ici la nuance décisive. Un cultivateur marseillais y indique conserver la quasi-totalité de ses euphorbes dehors toute l’année sur un balcon plein sud, sans dommage, tandis que le consensus du fil reste net pour les régions pluvieuses, peu ensoleillées et froides en journée pendant plusieurs mois : mieux vaut tout hiverner hors gel. Il y est aussi rappelé qu’une plante qui survit à une gelée peut en conserver des taches et des cicatrices irréversibles, ce qui, sur une plante d’aspect aussi graphique, constitue un dommage à part entière.
En pratique, sur le littoral méditerranéen, la pleine terre est envisageable en situation abritée et parfaitement drainée, avec protection contre la pluie hivernale. Ailleurs, la culture en pot avec hivernage lumineux et sec, hors gel, reste la solution raisonnable. Ici encore, c’est la conjonction du froid, de l’humidité et de la faible luminosité qui tue, davantage que la seule température minimale.
Usages traditionnels
L’usage fourrager fait toute la singularité de cette espèce, et il mérite d’être exposé précisément.
Le latex frais est caustique et le bétail ne broute pas spontanément la plante. Mais lorsque les tiges sont coupées en tronçons et laissées à flétrir quelques jours, le latex sèche, la saveur brûlante s’atténue et la plante devient consommable. Les éleveurs du Noorsveld exploitent ce mécanisme depuis longtemps : en période de sécheresse, ils étêtent les touffes, débitent les tiges et distribuent le produit aux moutons et aux chèvres angora, dont la région tire sa production de mohair.
L’effet sur la capacité de charge est considérable. Les sources locales avancent que les fermes du Noorsveld supportent trois à quatre fois plus d’animaux que les zones karroïdes voisines dépourvues de noors. Ce chiffre provient de la documentation régionale et non d’une étude scientifique publiée, et doit être considéré comme un ordre de grandeur ; il n’en reste pas moins que la présence de cette euphorbe structure toute l’économie pastorale locale. La distinction vernaculaire entre soetnoors et suurnoors, noors doux et noors aigre, traduit d’ailleurs une évaluation empirique fine de l’appétence des différentes euphorbes du secteur.
Le nom noorsheuning, miel de noors, atteste enfin d’une production mellifère locale. La prudence s’impose sur ce point : chez plusieurs euphorbes succulentes d’Afrique australe, le miel issu de ces nectars est décrit comme provoquant une sensation de brûlure et jugé impropre à la consommation ; je n’ai pas trouvé de source fiable établissant que le miel de Euphorbia caerulescens soit dans ce cas ou, au contraire, consommable sans réserve.
Il faut rappeler pour finir que rien de tout cela ne rend la plante inoffensive. Le latex frais reste irritant pour la peau, dangereux pour les yeux et toxique par ingestion. Le flétrissement préalable est une pratique d’éleveur adaptée au bétail, en aucun cas une méthode de détoxication à reproduire.
FAQ
Quelle différence entre Euphorbia caerulescens et Euphorbia coerulescens ? Aucune : il s’agit du même nom, avec une variante orthographique. POWO retient caerulescens, tandis que coerulescens reste très répandu dans le commerce.
J’ai acheté une Euphorbia ledienii, qu’est-ce que c’est ? Une Euphorbia caerulescens. Ce nom, publié par Berger en 1907, est aujourd’hui traité comme un synonyme.
Peut-on la planter en pleine terre dans le Midi ? Oui, en situation abritée, en plein soleil et sur substrat très drainant, en gardant à l’esprit qu’elle est à la limite de sa rusticité et qu’elle craint davantage l’humidité hivernale que le froid lui-même. Prévoir aussi son extension par rhizomes.
Pourquoi mes tiges ne sont-elles pas bleues ? Manque de lumière le plus souvent, mais aussi variabilité des clones : tous ne sont pas aussi bleus, certains restant verts ou vert jaunâtre.
Est-elle vraiment comestible pour le bétail ? Après flétrissement des tiges coupées, oui, et c’est une pratique d’élevage établie dans le Noorsveld. Ce n’est pas une raison de manipuler le latex frais sans précaution, ni de tenter l’expérience sur d’autres animaux.
Est-elle menacée ? Non. La liste rouge nationale sud-africaine la classe en préoccupation mineure. Son commerce international relève néanmoins de l’Annexe II de la CITES, comme celui de toutes les euphorbes succulentes.
Sites de référence
Plants of the World Online (Kew) — https://powo.science.kew.org/taxon/urn:lsid:ipni.org:names:345889-1 Autorité nomenclaturale retenue ici : nom accepté, protologue de Haworth, deux synonymes et aire de répartition, y compris l’introduction en Guyane française.
Red List of South African Plants (SANBI) — https://redlist.sanbi.org/species.php?species=574-62 Évaluation nationale de conservation, statut de préoccupation mineure, aire précise et habitat. Signale également la synonymie ancienne avec Euphorbia virosa, trace de la confusion historique entre les deux espèces.
Cactus Art — https://www.cactus-art.biz/schede/EUPHORBIA/Euphorbia_coerulescens/Euphorbia_coerulescens/Euphorbia_coerulescens.htm Fiche de collectionneur détaillée, source des données d’habitat, du caractère dominant de l’espèce dans le paysage et de la description du procédé de flétrissement des tiges pour l’alimentation du bétail.
World of Succulents — https://worldofsucculents.com/euphorbia-caerulescens-blue-euphorbia/ Source des mesures de tiges, d’épines et de cyathes reprises ici, ainsi que des indications de rusticité. Site amateur de bonne tenue, à considérer comme une source horticole et non botanique.
Garden Explorer, jardin botanique de l’université de Stellenbosch — https://sun.gardenexplorer.org/taxon-2064.aspx Liste des noms vernaculaires afrikaans, dont la distinction entre noors doux et noors aigre, avec rappel du statut de conservation et de l’usage fourrager après séchage.
Daily Maverick, reportage sur Jansenville — https://www.dailymaverick.co.za/article/2023-03-22-this-is-mohair-country-home-of-the-beautiful-angora-goat/ Reportage de presse sud-africain sur la région de Jansenville, source du lien entre le noors, l’élevage de chèvres angora et la filière mohair, ainsi que du rôle de plante-abri pour les graminées. Source journalistique : le texte affirme par ailleurs que l’espèce ne pousse qu’autour de Jansenville, ce que la répartition publiée dément.
Forum Au Cactus Francophone — https://www.cactuspro.com/forum/read.php?1,826979 Fil consacré à l’hivernage des euphorbes ; retours de cultivateurs français sur les seuils de température, dont un témoignage marseillais de culture extérieure permanente, utiles pour situer la rusticité réelle selon les climats.
Bibliographie
Haworth A. H. (1827). Philosophical Magazine and Annals of Chemistry, n.s., 1 : 276. [Protologue de l’espèce, retenu comme référence de publication valide par POWO.]
Berger A. (1907). Sukkulente Euphorbien : 80. [Publication de Euphorbia ledienii, aujourd’hui synonyme ; c’est également dans ces travaux que Berger propose de rattacher l’espèce à Euphorbia virosa.]
Brown N. E. (1915). Flora Capensis 5(2) : 366. [Publication de Euphorbia ledienii var. dregei, second synonyme retenu par POWO.]
Bruyns P. V. (2012). Nomenclature and typification of southern African species of Euphorbia. Bothalia 42 : 217-245. [Révision nomenclaturale de référence pour les euphorbes d’Afrique australe, suivie par POWO pour l’acceptation du nom.]
Bruyns P. V. (2022). Euphorbia in Southern Africa, volume 2 : 475-985. Springer. [Monographie récente du groupe, base du traitement taxonomique actuel.]
Möller A. & Becker R. (2019). Field guide to the succulent Euphorbias of Southern Africa. Briza. [Guide de terrain moderne, utile pour distinguer les espèces columnaires sud-africaines entre elles.]
von Staden L. Euphorbia caerulescens Haw. National Assessment: Red List of South African Plants, SANBI. [Évaluation nationale concluant à un statut de préoccupation mineure : espèce largement répandue et sans risque d’extinction.]
